Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

29 septembre 2007

Expulsion des étrangers : rafles ou pas ???

rom.jpgVendredi dernier, Chulan Zhang Liu, chinoise résidant en France, est décédée après s’être défenestrée lors d’un contrôle de police boulevard de la Villette à Paris. Cette mort tragique, la cinquième défenestration d’un étranger sans papiers en deux mois, est la conséquence de la violence d’Etat qui se met en place contre les étrangers en situation irrégulière.

Après l’annonce de ce nouveau drame, l’anthropologue Emmanuel Terray, qui avait écrit en janvier dernier 1942-2006 : réflexions sur un parallèle contesté, et Jean-Pierre Dubois, président de la LDH, reviennent ci-dessous sur le mot « rafle » : est-il légitime de l’utiliser pour désigner certaines des opérations de police auxquelles la « chasse aux sans-papiers » donne lieu.

Communiqué commun – 26 septembre 2007

LE « CHIFFRE » TUE !

Vendredi 21 septembre, Chulan Zhang Liu, chinoise résidant en France, est décédée après s’être défenestrée lors d’un contrôle de police boulevard de la Villette à Paris.

Cette mort tragique, qui a été dissimulée tout le week-end, n’est pas un malheureux accident dû au hasard. C’est la cinquième défenestration d’un étranger sans papiers en deux mois. La mort de Madame Zhang Liu est la conséquence de la violence d’Etat qui se met en place contre les étrangers en situation irrégulière.

Les lois se multiplient pour fermer toutes les voies à la régularisation, et ôter aux personnes le droit de vivre en famille. On veut imposer des tests ADN à l’usage exclusif des immigrants. On met en place des fichiers classant les personnes selon leur origine ethnique. Le droit d’asile est de plus en plus menacé. Le gouvernement somme les préfets de faire du chiffre et de remplir des quotas d’expulsion. Les rafles se multiplient, les gens n’osent plus sortir, circuler, aller travailler, les jeunes partent à l’école la peur au ventre. La peur et l’absence de perspectives conduisent à des gestes désespérés, qui vont fatalement se reproduire.

Nous ne pouvons pas admettre cette politique discriminatoire et violente, qui provoque des drames. Combien de morts faudra-t-il pour que s’arrêtent les contrôles, les perquisitions, les arrestations et les expulsions ? La politique du chiffre doit cesser. Les étrangers doivent être accueillis dans le respect des droits fondamentaux de la personne conformément aux principes de la république et des conventions internationales. Ce ne sont ni des délinquants, ni des criminels. Les signataires demandent solennellement au ministre de l’immigration de cesser de fixer aux préfets des quotas de reconduites aux frontières, politique du chiffre aux conséquences inévitablement dramatiques.

Les signataires :

ACORT-RACORT, ALIF, ATMF, AUTREMONDE, CIMADE, CEDETIM, COORDINATION DES GROUPES DE FEMMES EGALITE, CSP 11, CSP 19E, CSP MONTREUIL, FASTI, FCPE, GISTI, LDH, MRAP, RACORT, RESF, UCIJ.
CFDT, CGT, FSU, SOLIDAIRES, SUD-EDUCATION, UNSA-EDUCATION.
ALTERNATIVE LIBERTAIRE, LCR, LES ALTERNATIFS, MJS, PCF, PCOF, PS, LES VERTS.
LE MAIRE DE PARIS.

Après l’annonce du décès de Madame Chulan Zhang Liu, le blog du Contre journal a ouvert le débat sur les opérations policières en cours : rafle ou pas rafle ? Pourquoi le mot rafle est-il tabou ? Mais surtout est-il légitimement tabou ? A cette occasion l’anthropologue Emmanuel Terray revient un parallèle contesté.

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« Quand on veut interpeller des indésirables, il faut aller les chercher là où ils sont »

par Emmanuel Terray, anthropologue

A partir du moment où la police se livre à des interpellations massives opérées à l’improviste dans une certaine population, eh bien il y a rafle ! Effectivement, le terme de rafle a été utilisé dans plusieurs circonstances historiques. Au moins deux, dans l’espace de mon existence. Pendant la guerre bien entendu, l’exemple cité par le Petit Robert, c’est la rafle du Vel d’Hiv. Il y a eu aussi des rafles pendant la guerre d’Algérie, et il se trouve qu’à ce moment-là, j’ai assisté à certaines de ces rafles, en tous cas l’une d’entre elles, le 17 octobre 1961, où une manifestation pacifique, désarmée, a été proprement raflée par la police. A partir du moment où de telles opérations ont lieu, et elles ont lieu, je ne vois pas pourquoi on n’emploie pas le mot rafle. Le mot rafle s’écrit avec une minuscule, c’est nom commun. C’est par une sorte de pudeur ou de scrupule incompréhensible que ce terme n’est pas employé. […]Ce qui fait le caractère suprêmement tragique des rafles de 1942, dont je rappelle qu’elles sont effectuées pour l’essentiel par la police française, c’est qu’au terme de la rafle, la police française remet les gens qu’elle a capturé aux Allemands. Elle les remet aux nazis et à partir de ce moment-là, ils sont déportés, ils partent d’abord à Drancy, puis à Compiègne, et ils sont mis dans des trains en direction de l’Allemagne et à ce moment-là la police française se désintéresse de leur sort. C’est cette présence allemande qui fait tout le caractère unique et extraordinairement tragique de l’extermination de 1942, et bien entendu aujourd’hui, il n’y a pas extermination, et il n’y a pas Allemands. Mais en revanche si l’on regarde l’attitude de la police française, les similitudes apparaissent.
La première similitude, c’est le fait qu’un certain nombre d’individus qui vivent parmi nous, qui sont installés sur notre territoire, sont désignés comme des indésirables. Et ces indésirables, on décide de s’en débarrasser en les mettant dehors. La deuxième similitude est commandée par la nature des choses : à partir du moment où l’on veut interpeller des suspects collectivement désignés, il n’y a pas beaucoup le choix. Les techniques existent. C’est la convocation piège dans les préfectures, qui était déjà pratiquée en 1942. C’est la rafle, l’arrestation massive. C’est l’interpellation des enfants dans les écoles. On a beau me dire que les deux situations n’ont aucun rapport, c’est quand même la première fois depuis les années 1940-1945 que des enfants sont interpellés dans des écoles. C’est l’interpellation des gens à leur domicile comme ça s’est produit à Amiens, avec les conséquences tragiques que l’on connaît. Techniquement parlant quand on veut interpeller des indésirables, il faut aller les chercher là où ils sont. Le fait que la police française se soit vue fixer des objectifs chiffrés en la matière, et sur lesquels les responsables sont jugés par leur hiérarchie, a pour conséquence que cette chasse prend des formes tout à fait spectaculaires.
Ce qui c’est passé à deux pas de votre journal, place de la République, l’année dernière, à l’occasion des Restaurants du cœur, où la police est venu interpeller une trentaine de sans-papiers après en avoir contrôlé bien davantage, c’est une rafle. J’ai ici le rapport de la Cimade, il y a une rubrique rafles et une liste de rafles vous est indiquée : liste des rafles et nombre de personnes placées en rétention recensées par la Cimade. Ce document est dans le domaine public, chacun peut le consulter. Et la Cimade, qui est experte en la matière puisqu’elle était déjà sur ce front en 1940-42, n’hésite en aucun cas à parler de rafles, je ne vois pas pourquoi je m’abstiendrais d’en parler.
Les méthodes policières sont commandées par la nature des choses : c’est un problème technique. A partir du moment où vous voulez interpeller des gens qui n’ont pas commis de délit particulier, sauf celui d’être là, ou bien c’était celui d’être juif en 1942, vous allez les chercher là où ils sont, vous leur tendez des pièges pour les amener dans les préfectures, vous allez mettre des dispositifs policiers pour les interpeller dans les quartiers où ils habitent. Il faut savoir que cette année au métro Belleville, c’est pratiquement chaque semaine que les opérations de ce genre ont lieu. D’après ce que m’ont raconté les habitants du quartier, une semaine ce sont les Chinois, une autre semaine ce sont les Arabes, probablement en fonction des avions qu’il faut remplir, et ce sont des rafles qui sont ciblées sur des populations déterminées.
Une des conséquences de tout cela, c’est quand même le fait extrêmement grave que désormais, c’est par centaines que les enfants sont enfermés en centre de rétention. La Cimade le mentionne : les chiffres pour 2005 sont de l’ordre de 400. Et je pense qu’aujourd’hui ils ont beaucoup augmenté. Les parents sont soumis au chantage : ou bien vous les emmenez avec vous, ou bien on les met à la Ddass. C’est quand même extrêmement grave que des enfants de trois à six ans soient enfermés dans des centres de rétention. Ultime parallèle : quand la Cimade a interpellé les autorités sur ce placement des enfants en rétention, en leur disant « mais les enfants n’ont pas à être en rétention puisqu’ils ne sont pas expulsables », la réponse de l’administration a été “oui mais nous agissons dans un but humanitaire pour ne pas séparer les parents des enfants“. Eh bien, je le dis brutalement, j’appelle ça la jurisprudence Laval–Bousquet, parce que c’est exactement la réponse que Laval et Bousquet ont faite aux autorités chrétiennes quand les autorités chrétiennes leur ont demandé de ne pas interpeller les enfants juifs, Laval et Bousquet leur ont répondu qu’ils faisaient cela dans un but humanitaire pour ne pas les séparer de leurs parents. On peut penser qu’il s’agit d’une pure et simple coïncidence, n’empêche que la réponse est mot pour mot la même.

Emmanuel Terray
propos recueillis par Karl Laske

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« Techniquement, rafle est le mot juste »

par Jean-Pierre Dubois
président de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) depuis 2005

On est toujours très prudent, parce qu’il y a des mots qui rappellent des choses très fortes mais on assiste depuis plusieurs mois à des opérations systématiques, préparées, qui conduisent à des bouclages d’un certain nombre de zones. Il y a une partie des arrondissements de l’Est parisien, notamment le 19ème, où cela se passe régulièrement. On voit des forces de police qui remontent une rue, en fouillant systématiquement les cafés, les commerces, les cages d’escalier.
Le mot de rafle vient à l’esprit parce que, techniquement, il s’agit bien de cela. Ensuite il faut mesurer les choses, parce ce n’est pas parce qu’on constate qu’il y a bien une tendance à voir se multiplier ce genre d’opérations, qu’on est dans les mêmes conjonctures historiques que celles auxquelles le mot rafle renvoie dans notre inconscient collectif. Mais on ne peut pas dissimuler qu’il y a apparition de ce genre de choses.
C’est une histoire qui remonte loin. La Ligue des droits de l’Homme s’était insurgée il y a près de vingt ans contre les dérives des contrôles d’identité. Nous avons eu à la suite des lois Pasqua un élargissement des possibilités de contrôle tout à fait considérable. Il y a quelques dizaines d’années en France, un contrôle d’identité ne pouvait intervenir que s’il y avait des raisons extrêmement précises de penser qu’une infraction venait d’être commise ou qu’il y avait un risque très particulier pour l’ordre public. L’état de la législation depuis les lois Pasqua, donc depuis très longtemps, autorise des interprétations extrêmement laxistes. C’est à dire que si les parquets n’y prêtent pas attention, on peut pratiquement organiser des contrôles d’identité à peu près n’importe où, n’importe quand, avec des conditions de temps et de lieu extrêmement larges. Et c’est tout à fait ce qui se passe.
La séquence réelle, si l’on regarde la réalité des pratiques judiciaires et policières, c’est que le Président de la République dit : j’en veux 25.000, son ministre dévoué, qui est un collaborateur de M. Sarkozy, reproduit exactement la même logique, c’est à dire qu’il en veut 25.000. Donc les préfets et les procureurs sont soumis à des pressions du ministère de l’Intérieur, du ministère de la Justice, et on leur dit « attention vous êtes en retard ». Vous avez vu que M. Hortefeux a convoqué un certain nombre de préfets en leur disant « c’est pas bien, vous n’êtes pas productifs ». La même pression existant au parquet, on leur dit « il faut y aller, il faut faire du chiffre », et pour faire du chiffre, il faut faire des coups de filets, il faut ratisser large. Et c’est ce qui se passe. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a autant de cas maintenant avec des enfants scolarisés.
Quand on est préfet ou procureur et qu’on vous dit « il m’en faut plus dans les centres de rétention », on tape sur ceux qui sont les plus intégrés. Parce que c’est beaucoup plus facile d’aller arrêter des gens à la sortie d’une école que de chercher des gens qui sont dans la clandestinité. Donc il y a plus de familles, il y a plus d’enfants, ça fait du nombre et ils sont plus faciles à attraper. C’est comme ça qu’on arrive à des opérations de type rafle, parce qu’on est dans une logique de rendement. Nous voyons maintenant des préfets s’exprimer en terme de rendement comme s’il étaient là pour améliorer l’efficacité de l’administration. Ce qui est insupportable humainement parce qu’en fait le rendement cela veut dire que des gamins retournent vers un inconnu qui peut être synonyme de mort ou d’extrême danger avec leurs cahiers et leur livre d’école sous le bras.
Rappelez-vous, au printemps dernier, quand ce grand père chinois avait été arrêté à la porte de l’école Rampal, c’était dans le cadre d’une de ces rafles. On remonte, on se met à proximité des écoles, on bloque les issues, et on tend le filet, on attend les poissons. C’est effectivement insupportable. Quant aux dispositions sur les contrôles d’identité, on a des réquisitions qui sont incroyables, qui sont vraiment pour la forme. Des sans-papiers, on sait : dans certaines zones de Paris ou de la banlieue, on peut tendre le filet : c’est très poissonneux. On le fait systématiquement aux mêmes heures. On calcule quelques fois les jours. Souvent, c’est le jeudi, parce que ça permet d’affaiblir la défense des droits en centre de rétention parce que, le week-end, les gens de la Cimade ne sont pas là le dimanche. On en est au point où les choses sont calibrées pour affaiblir la défense des droits. Tout cela est malheureusement de plus en plus organisé, de plus en systématique. Mais même si on a un préfet ou un procureur qui peut être plus ou moins humain sur le plan personnel, ce sont des rouages d’une machine politique et administrative. Et ils ont une pression politicienne au dessus d’eux qui dit « toujours plus, toujours plus ». Et donc on est dans le systématique.

Nos sections essayent de montrer à tel préfet ou tel procureur qu’il y a des cas insupportables. Humainement, il y a des choses terribles. La famille Popov risquait la mort au Kazakhstan, avec leurs gosses. On a arrêté ça au dernier moment. Parfois on n’y arrive pas. Ce jeune [Tamoul] qui a été assassiné après avoir été considéré comme pas en danger par l’Ofpra on n’a pas pu. Plus fondamentalement, nous disons à la magistrature vous ne pouvez pas accepter ça. Vous ne pouvez pas accepter d’être à la remorque d’une logique policière. C’est la séquence Nicolas Sarkozy – Brice Hortefeux – les Préfets – la police et, en bout de chaîne, les procureurs, qui répondent à une pression policière ou à une pression politique, et qui mettent l’application du code de procédure pénale en harmonie avec l’exécution d’une volonté politique. La règle de droit devient seconde. Ce n’est pas le rôle décent de la magistrature.
La circulaire du 21 février 2006 c’est un mémento du chasseur. Les services de M. Sarkozy à l’époque avec M. Guéant, son directeur de cabinet à l’Intérieur, ont pris la jurisprudence de la Cour de cassation qui avait interdit que l’on mette la main sur des sans-papiers dans des lieux protégés – leur domicile par exemple -, et ils ont en creux, indiqué, de manière très obligeante et précise, tous les endroits où, à contrario, l’on pouvait alpaguer des sans-papiers. En prenant en creux la jurisprudence protectrice. On avait cité le cas le plus extraordinaire, c’est l’histoire des cliniques : la police peut entrer dans un hôpital ou une clinique, elle ne peut pas rentrer dans les chambres, parce que quand même les chambres, c’est un domicile. Et comme la Cour de cassation avait dit çà, MM Sarkozy et Guéant ont dit alors c’est possible dans les couloirs, c’est possible dans les toilettes, c’est possible dans les blocs opératoires. On nous a dit « mais enfin jamais on n’envisageait une seule seconde de faire arrêter quelqu’un en cours d’intervention chirurgicale ». Peut être mais alors pourquoi écrire cela ? Nous avons déféré cette circulaire devant le Conseil d’Etat qui nous répondu qu’il n’y avait rien là qui menace les droits fondamentaux.
Je ne veux pas abuser des parallèles historiques, mais on sait très bien que le Conseil d’Etat a été quelquefois un bon protecteur des libertés, mais quand la pression politique était trop forte, y compris dans des moments beaucoup plus graves que la période actuelle, le Conseil d’Etat n’a pas tenu. Est-ce que le Conseil d’Etat pouvait défendre les droits de l’homme face à des régimes comme celui de Vichy ou même aux pires moments de la torture sous la guerre d’Algérie ? On ne peut pas demander trop au droit et aux juges. Mais nous ne sommes pas dans ces moments-là justement. Nous avons été très déçus. Nous espérions davantage et nous continuerons d’essayer.

Jean-Pierre Dubois
propos recueillis par Karl Laske

Manu Chao : « Rainin’in paradize »
Attetion, Evenement : Tourné à Buenos Aires, et réalisé par Emir Kusturiça, voici le clip du premier single de Manu Chao, « Rainin In Paradize ». On y retrouve à ses côtés les membres de la Colifata, la radio historique de l’hôpital psychiatrique Borda à Buenos Aires, animée par les patients eux-mêmes.
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8 réponses à “Expulsion des étrangers : rafles ou pas ???”

  1. […] est obligé de vivre cacher, la peur au ventre d’un contrôle d’identité dans la rue. Il y a peu, l’une de ses amies a préféré sauter par la fenêtre plutôt que de se faire attraper par […]

  2. Je pense malheureusement que cela favorise pas sa popularité.

  3. Maxime dit :

    Ce n’est pas normal de les laisser sans logement ou emplacement réservés pour une periode indéterminée.
    Car il faut le savoir et se dire qu’ils sont rejetés de partout et par presque tout le monde.
    En pence que ce sont des voleurs et des mendiants.
    Alor qu’il ne sont pas tous comme ça.

  4. Karl Laske dit :

    L’effroi

    «Se précipiter par cette fenêtre, c’était du suicide. Il n’y a aucun balcon pour s’enfuir. C’est une façade d’immeuble lisse», explique Maryse, membre de RESF. Mercredi 12 septembre, un jeune Tunisien sans papiers a plongé de la fenêtre du quatrième étage du domicile de sa belle-sœur, à Péage-de-Roussillon, petite ville du Nord de l’Isère. Il était accompagné par les deux gendarmes qui l’avaient interpellé pour un contrôle d’identité. Il aurait tenté d’enjamber la fenêtre. Sans réfléchir. Moins d’un mois après la chute d’Ivan, qui avait voulu suivre son père sans papiers fuyant par les balcons à Amiens, ce nouvel incident n’a soulevé que peu d’émotion. Le lendemain, le ministre de l’Identité nationale Brice Hortefeux convoquait même Michel Morin, le préfet de l’Isère, et dix-huit autres préfets pour leur signifier l’insuffisance de leurs résultats en matière d’expulsion.

    «Ce jeune a des fractures du bras, de la jambe, du bassin. La colonne vertébrale et le thorax sont touchés, résume Maryse. Il a été héliporté et hospitalisé à Lyon.» Il avait dit aux gendarmes avoir laissé ses papiers chez sa belle-sœur. «La belle-sœur est d’ici. Elle a deux enfants à l’école, poursuit Maryse, qui est aussi adjointe au maire de Roussillon. Mais la police vérifie encore l’identité du jeune homme, qui n’était pas connu dans le quartier. A un moment donné, il a pris peur. Pourtant, il y a des accords franco-tunisiens qui auraient sûrement permis de régler le problème. Mais la tension autour des sans papiers est trop forte en ce moment.»
    Particulièrement «remués», les gendarmes ont aussi été entendus. «L’un d’eux a été légèrement blessé en essayant de le retenir. Il porte d’ailleurs des bandages à la main», dit l’élue. Une enquête a été confiée au SRPJ. Marcel Berthouard, le maire (PC) de Roussillon, a dénoncé «la suspicion systématique», «le harcèlement» et «la terrorisation quasi quotidienne des étrangers en quête de papiers».

    Pour cette agglomération, c’est la deuxième défenestration d’un sans papiers en l’espace d’un mois. Le 4 août, Sébastien, un jeune Congolais parrainé par RESF, s’était déjà jeté par la fenêtre du deuxième étage de l’hôtel de police de Lyon. «Sébastien a été plus légèrement blessé, à la cheville et au thorax, dit Maryse. Mais il a été hospitalisé d’office parce que les médecins ont craint qu’il ne mette encore sa vie en danger. Il est terrorisé par l’idée d’être reconduit à la frontière.» Sébastien logeait au foyer Sonacotra de Péage-de-Roussillon. Sous le coup d’une Obligation de quitter le territoire français (OQTF), il avait été arrêté par la police de l’air et des frontières (PAF) à la sortie de la plateforme d’accueil des étrangers de Vienne, où il s’était rendu pour compléter sa demande d’asile. Conduit dans les locaux de la PAF, les policiers lui avaient annoncé qu’ils envisageaient de le conduire au centre de rétention, en vue de son expulsion rapide vers le Congo-Kinshasa.

    « Les conduites à risque, les réactions suicidaires se multiplient chez les sans-papiers, m’explique Marie-Thérèse, une militante grenobloise. Mokhtari, un jeune Algérien, est en rééducation au Plateau des petites roches. Il a tenté de s’enfuir par la fenêtre lui aussi, à l’arrivée de la police chez lui, dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble. C’était au petit matin. Il a été grièvement blessé. Mokhtari est aussi un demandeur d’asile débouté. Il travaillait au noir chez un commerçant.» Dans les environs de Grenoble, l’an dernier déjà, un sans papiers s’était enfoncé un couteau dans le ventre sous les yeux des gendarmes venus l’arrêter.

    Près d’une semaine après sa convocation chez Hortefeux, le préfet de l’Isère doit recevoir, mardi, plusieurs associations de soutien aux sans papiers.

  5. Karl Laske dit :

    Chronique de la contestation, par Karl Laske, journaliste à Libération.
    «Toute la ville se voit prisonnière dans ce coin qui est comme un grand œil qui s’ouvre», Roque Dalton

    « En bas, il y a une dame qui est tombée. Regardez ! Descendez ! »

    « Tout le monde est parti. Je suis tout seul ici maintenant!, s’exclame Wenkui Nie, en montrant les couchages de son studio, au 41 boulevard de la Villette. Voisin de chambrée de Chulan, la sans-papiers chinoise qui s’est défenestrée jeudi, il a été remis en liberté, hier, par la cour d’appel. Les valises entreposées un peu partout dans l’appartement ont disparu. Les lits ont été vidés par leurs occupants précipitamment samedi. Après avoir été placé en garde à vue pendant 48 heures, Wenkui avait été conduit au centre de rétention administrative de Vincennes. La Cour a retenu la nullité de procédure soulevée par l’avocate de permanence devant le Juge des Libertés et de la Détention. Un retard de trois heures dans la notification des droits. Sans réussir à s’exprimer, Wenkui, 45 ans, pose sa main sur la poitrine en secouant la tête. « C’est difficile, dit-il. Très difficile ». Son français est minimal. Il fait traduire par un ami : il est très malheureux de ce qui est arrivé. Il n’a pas beaucoup dormi. Dans son minuscule studio surchargé de lits superposés, il porte un survêtement bleu. Il est encore prisonnier.

    Jeudi dernier dans l’après-midi, Wenkui était assis à la table, avec Chulan et une autre locataire. Devant le plan de métro scotché au mur. « Quelqu’un a tapé à la porte. Très fort. J’ai regardé par l’œilleton. Ils ont tapé encore et crié “police !“J’ai ouvert la porte ». Wenkui entrevoit ses co-locataires s’engouffrer pour l’une dans la salle de bains, pour l’autre dans la cuisine. Deux policiers, eux, sont sur le palier. Ils font mine d’entrer mais Wenkui leur barre plus ou moins la route en leur demandant ce qu’ils veulent. Cantonnés sur le palier, ils s’expliquent sans vraiment se faire comprendre. C’est une convocation. « Ils m’ont donné rendez-vous le lendemain à 11 heures avec un interprète ». En refermant la porte, Wenkui se donne un coup de peigne. Il s’est coupé les cheveux peu avant. Il annonce à la cantonade que la police est partie, mais déjà les policiers sont de retour. « En bas, il y a une dame qui est tombée. Regardez ! Descendez ! » Wenkui comprend que Chulan a sauté. Il n’a rien entendu. Il la croyait toujours cachée dans la cuisine. Il la voit recroquevillée sur le trottoir, inconsciente. Elle a jeté ses chaussures dans la rue, puis elle a fait un pas sur le store du magasin. Elle voulait s’enfuir. Elle a basculé en arrière.

    Wenkui montre le lit de Chulan aux policiers, c’est le premier lit du dessus en entrant. Un tissu blanc referme ce couchage. Les policiers mettent tout sans dessus dessous pour retrouver son identité.

    Chulan avait peur. Mais pas seulement des contrôles de police au métro ou sur le boulevard. La veille de l’accident, un autre locataire avait été arrêté au marché de Belleville, près de la poste. C’est Monsieur Ma, qui habitait avec sa femme dans le studio. Ils occupaient le lit superposé du milieu, couchage du dessus. Mercredi, Ma n’a pas dormi au studio. Wenkui n’a pas su s’il avait passé la nuit au commissariat ou au centre de rétention de Vincennes. Pour des raisons de santé, sa femme, également sans-papiers, n’avait pas été inquiétée. Les habitants du 41 se demandaient si le couple allait être séparé.

    Wenkui regarde le calendrier chinois. Chulan est arrivée le 30 août. Il ne la connaissait pas avant. « Il a beaucoup d’amis dans le quartier, explique Tran, un ami de Wenkui. Quand elle a cherché un endroit, il avait une place. Les gens circulent beaucoup ici. Certains ne restent que quelques jours avant de repartir vers d’autres destinations ». Chulan était sans travail. « Elle dormait jusqu’à 9 ou 10 heures, puis elle faisait la cuisine. Mais elle ne mangeait pas beaucoup, dit Wenkui. Elle parlait par contre. De la Chine, de sa vie. Presque trop, pour ses co-locataires. Elle était originaire de Fushung. Wenkui était de la même région, mais d’une autre ville, Lioa Ning. Son regard s’illumine légèrement. Il y a fait beaucoup d’études, treize ans. En Chine, il travaillait dans un bureau. Il a une fille à l’école qu’il appelle tous les mois. Arrivé en France en 2002, il a travaillé comme cuisinier. Parfois il décharge des camions de livraisons pour les commerçants. Il a fait aussi des travaux de peinture et toute sorte de petits boulots.

    Dès jeudi, Wenkui Nie a été placé en garde à vue par les policiers de la 2ème DPJ. L’interprète est arrivé tard, vers 19 heures, alors que les procès verbaux signalent un début de garde à vue vers 15 heures 38. Vendredi matin, les policiers sont revenus avec lui dans le studio. Ils ont fouillé les lieux à la recherche d’indices. A la fenêtre du premier étage, un policier a relevé sur un cahier l’emplacement des déchirures laissées par Chulan sur le store du magasin d’en dessous. Puis ils sont repartis, encadrant Wenkui, menotté. Le parquet et la préfecture, relayés par les agences de presse, le présentent alors comme “le logeur“ qu’on soupçonne de “vol“. C’est d’ailleurs au sujet d’un “vol“ que les deux policiers étaient venus lui remettre une convocation en main propre, à son domicile. Provoquant involontairement la panique de Chulan. La police a exhumé une plainte de Tao Zong Lin, un autre hébergé du 41 boulevard de la Villette, expulsé en Chine le 26 mars 2007. Il y a plus de six mois.

    Sans-papiers, monsieur Tao avait été conduit au centre de rétention du Mesnil Amelot, le 16 mars 2007. « Il m’avait téléphoné pour récupérer son passeport, se souvient Wenkui. J’avais ouvert sa valise devant témoins et je lui avais apporté. Plus tard, un homme et une femme m’ont donné rendez-vous au métro Belleville pour récupérer la valise ». Selon les policiers, Tao se serait plaint d’avoir perdu des chaussures, un portable, un appareil photo… « Il n’y aucun objet de valeur ici, résume un ami. Tao faisait les poubelles pour les puces de Montreuil et le marché sauvage du boulevard de la Villette. C’est plutôt lui qui a laissé des dettes ». Samedi, les policiers n’ont pas donné suite. Le fait que le parquet de Meaux – ressort du centre de rétention – ait délivré des instructions aux services de police pour les “effets personnels“ d’un sans papiers expulsé six mois auparavant, reste incongru et inexplicable aux yeux des professionnels intervenant en rétention.

    Ce week-end, Wenkui a été conduit au centre de rétention de Vincennes, où il a brièvement retrouvé monsieur Ma. Ils ignoraient tous les deux que Chulan était morte, dans la nuit de vendredi à samedi. Les policiers n’en avaient pas dit un mot à Wenkui. Ni à personne. Au contraire, ils avaient même laissé entendre qu’elle s’en sortirait. Monsieur Ma a pu quitter le centre de rétention et rejoindre sa femme, dimanche. Mais ils ont fait aussitôt leurs valises.

  6. Excellent commentaire ma chère Nanou.
    Je suis entièrement d’accord avec toi, et c’est pour cela que j’ai publié les analyses de deux chercheurs ayant réfléchi sur la question. J’ai lu, sur le net, beaucoup de comparaisons entre la situation actuelle et les années 38-40.
    Les analyses proposées par Dubois et Terray m’ont semblé pertinentes pour aider à se faire une opinion.
    Bien sûr, ces analyses n’empêchent pas qu’en France, aujourd’hui, des personnes préfèrent se défenestrer que d’être renvoyée dans l’enfer d’où elles viennent.
    Ceci prouve s’il était nécessaire que le statut de réfugié est important et doit être offert à ceux qui ne peuvent réellement pas rentrer dans leur pays.
    Ceci prouve, s’il en était besoin, que les situations se jugent au cas par cas et non en signant un décret général tentant à trouver des solutions simples voire simplistes à des problèmes humains, forcément compliqués…
    J’ai entendu le malaise des policiers chargés de ces horribles missions qui consistent à renvoyer ces pauvres gens loin de tout espoir. Certains vivent cela très mal…
    j’ai entendu les témoignages consternés et émouvants de ceux qui ont côtoyé et quelque fois tenté d’aider les sans-papiers menacés d’expulsion…
    Il me semble que hors nos dirigeants, tout le monde s’interroge, s’étonne et s’indigne de ces atteintes à la dignité humaine.
    Nous devons, tu as mille fois raison, Nanou, continuer d’informer, d’en parler, d’expliquer… C’est notre travail en temps que militants, c’est notre devoir en temps qu être humains…

  7. nanou dit :

    Je ne suis pas sûre qu’une majorité de Français soit indifférente à ces raffles. Le problème, à mon avis, c’est qu’il est très difficile de diffuser l’information (bon, c’est pas nouveau…). Les JT « traditionnels » ne diffusent pas ce genre images tragiques d’enfants en centre de détention, de papis arrêtés devant l’école, de rafles puisque ça ferait une mauvaise pub à NS. Donc, ceux qui se chargent de révéler ces informations sont la presse aletrnative, les militants, bref des gens affiliés à gauche, donc en opposition à NS … Ce qui fait que pour le commun des mortels (sans condescendance aucune), c’est exagéré, les malheurs sont volontairement exacerbés, et l’information n’est donc pas « objective « (comme si ça existait l’info objective!). Ils ne croient pas à la véracité de ce qui est transmis. Donc ça peut produire l’effet inverse: en divulguant ces infos pour sensibiliser les gens, on les écarte de la vérité du drame humain qui est en train de se dérouler.
    Sans compter ceux qui n’ont pas la démarche ou l’accès à cette information alternative.
    Bref, on est vraiment face à une impasse. Et pourtant, il faut continuer à en parler, raconter ce qui se passe, sensibiliser les gens etc… On sera de + en + nombreux à porter ce discours, ce sera donc de + en + crédible aux yeux du « citoyen anonyme ». Surtout en faisant appel comme ça à des chercheurs (forcément respectables!) dont la spécialité porte sur ces sujets. Ils sont distanciés, scientifiques, « objectifs »; leur parole est donc sûrement efficace (et complémentaire de la nôtre). Non?

  8. SERGE dit :

    Malheureusement il faut être conscient qu’une majorité de français est totalement indifférente à ces événements tragiques indignes de la France, mais  » l’instigateur élyséen » se garde bien de se manifester devant les caméras avec sa cohorte habituelle de « valets de pieds ».

    On peut se demander si cela ne favorise pas sa popularité.

    Avec ce « mange m… » ce n’est plus la « douce France », tout est mis en oeuvre pour détruire l’esprit de solidarité et le respect de l’autre.

    Heureusement qu’il n’est pas « grand, blond aux yeux bleus », il serait capable de faire de la sélection !

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