Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

17 octobre 2007

Immigration : jusqu’à quel point êtes-vous un crétin ?

Filed under: 09 - Evènement — iledere @ 15:30

g984-08.jpgA la demande de Nanou ;-) voici une analyse économique, certes un peu technique, mais qui a l’immense intérêt de tenter une vision de l’immigration autre que la traditionnelle vison compationnelle: la vision économique de l’immigration.
Par pour les éco-comparateurs…

Il paraît que le débat sur l’immigration oppose d’un côté les belles âmes humanistes mais irréalistes, qui voudraient accueillir les immigrants par générosité, mais ne veulent pas voir les problèmes posés par l’immigration. Et de l’autre des réalistes, qui voient les problèmes posés par l’immigration dans la société française et savent qu’il n’est plus possible d’accueillir de nouveaux migrants.

Mais cette distinction est-elle vraiment pertinente?

L’analyse économique apporte quelques réponses. Les économistes sont des gens sans âme, qui connaissent le prix de tout et la valeur de rien, comme chacun sait; puisqu’il faut que la question migratoire soit évaluée objectivement, cela peut être un atout. Que nous dit effectivement l’approche coûts-bénéfices, appliquée à la question de l’immigration?

Un blogueur économiste américain, Younotsneaky, s’est livré il y a quelques mois à l’analyse suivante, reprise dans le magazine The Economist. L’entrée d’un migrant dans un pays implique des gains pour lui-même : il pourra dans ce pays obtenir un salaire supérieur à celui qu’il obtenait dans son pays d’origine. Dans le même temps, le migrant peut imposer un coût aux salariés présents dans le pays : en augmentant le nombre de candidats à l’embauche, il exerce une pression sur le marché du travail national, qui va réduire les salaires dans ce pays, notamment pour les non-qualifiés. Jusqu’à quel point? Beaucoup d’effets entrent en jeu, mais dans le cas des immigrants sud-américains entrant aux USA, l’estimation la plus forte de ce coût aboutit à une diminution de 5% des salaires des nationaux les moins qualifiés.

Si l’on prend un point de vue parfaitement cosmopolite, et que l’on considère qu’un étranger est l’égal d’un résident national, évaluer l’effet de l’immigration revient donc à comparer le gain pour l’étranger et la perte pour le résident national. Si le gain du premier est supérieur au second, alors on pourra être favorable à l’entrée de migrants.

Le calcul est compliqué par le fait que l’utilité d’un revenu accru n’est pas la même selon le revenu de départ : gagner 100 euros n’a pas le même effet sur le bien-être individuel d’une personne qui gagne 1000 euros par mois que sur celui d’une personne gagnant 10 000 euros par mois. Mais il est possible de prendre en compte cet effet.

Par ailleurs, le choix du point de vue cosmopolite est assez arbitraire; on pourrait imaginer par exemple de valoriser plus le bien-être des étrangers, qui sont très pauvres et doivent donc être favorisés : une sorte de point de vue cosmopolite-égalitariste. On peut, à l’inverse, décider que même si l’on admet que les hommes sont tous égaux en dignité et en droits, il est légitime que les politiques nationales accordent une préférence aux habitants de son pays.

Mais à quel niveau placer cette « préférence pour les nationaux »? Un individu qui déclare que selon lui, les étrangers ne valent rien par rapport aux nationaux nous semblerait proprement odieux et inhumain (cela reviendrait à considérer que tous les étrangers peuvent mourir, si cela rapporte un centime d’euro à un résident); à l’inverse, on peut aussi admettre qu’un individu qui adopte le point de vue cosmopolite, un étranger vaut autant qu’un national, est un idéaliste peu réaliste.

Comme on peut estimer le gain moyen des immigrants entrant aux USA, et le coût pour les nationaux, il est possible d’évaluer le degré de « préférence pour les nationaux » des gens qui s’opposent à l’entrée de migrants. A partir des données disponibles, Younotsneaky estime qu’étant donnés gains des uns et pertes des autres, refuser l’entrée de migrants mexicains aux USA revient à considérer qu’un résident national vaut 20 fois plus qu’un étranger. Le même type de calcul pour l’Europe et les entrées de migrants en provenance d’Europe de l’Est (les fameux « plombiers polonais ») aboutit à un chiffre supérieur. En somme, le débat sur l’immigration n’oppose pas les « réalistes » face aux « doux rêveurs cosmopolites » : il oppose ceux qui considèrent qu’un national vaut plus de 20 fois un étranger et les autres. Chacun peut décider de quel côté de cette comparaison il veut se placer; mais il n’est pas illégitime de considérer que ceux qui veulent limiter l’immigration ne se placent pas dans un camp très noble. Une certaine préférence accordée aux nationaux, soit; mais pour considérer qu’un étranger vaut moins de 20 fois un national, il faut être, selon l’auteur du calcul, un sacré crétin (« a jerk »).

Et le calcul n’a pas de raisons de s’arrêter là. Après tout, nos politiques migratoires ne se limitent pas à restreindre les possibilités de gains de bien-être des étrangers qui souhaitent émigrer; l’actualité nous le rappelle régulièrement, elles ont aussi pour effet de tuer. L’actualité récente nous a donné quelques exemples de ces personnes mortes en cherchant à échapper à l’expulsion. Mais ceux-ci ne constituent qu’une part minime des victimes de nos politiques migratoires; l’essentiel de celles-ci sont les personnes qui meurent en cherchant à franchir les obstacles que ces politiques dressent devant eux. Entre 1993 et 2006, on a pu ainsi identifier plus de 8.000 morts d’immigrants cherchant à atteindre l’Europe. Et ce chiffre est lourdement sous-estimé : la majorité des victimes meurent noyées en cherchant à traverser des mers ou des océans, et, le plus souvent, leurs corps ne sont pas retrouvés.

Les défenseurs de ces politiques migratoires diront que ce n’est pas ce qu’ils souhaitent, que précisément, le durcissement des contrôles visent à dissuader les gens de chercher à entrer par ces moyens dangereux. Mais chaque fois que les filières légales d’émigration s’amenuisent, les migrants seront un peu plus incités à recourir aux solutions les plus dangereuses. Que penserait-on d’un responsable qui, face à un carrefour dangereux causant chaque année la mort de nombreux automobilistes, décide de rendre le carrefour encore plus dangereux, en arguant de ce qu’ainsi, les automobilistes seront moins incités à l’emprunter ?tellement focalisées sur les expulsions qu’elles finissent par ne plus fonctionner, et doivent renoncer à poursuivre les auteurs de véritables crimes et délits; Le coût de plus en plus élevé des politiques migratoires; l’adoption de lois contraires aux conventions internationales signées par la France; L’instrumentalisation politicienne du processus législatif; Les compétences que l’on dissuade d’entrer en France, les chercheurs découragés même de participer à une simple conférence; les conditions effroyables de détention et d’expulsion des immigrés.
Mais même en faisant abstraction de tout cela, il faut se poser une simple question : si l’on durcit encore les conditions d’entrée des immigrants, cela signifie que l’on considère que le nombre de victimes actuelles de nos politiques peut encore augmenter. A partir de combien de victimes s’interrogera-t-on sur l’opportunité de ces politiques ? 10 000? 20 000? Plus encore?

Les partisans de ces politiques diront peut-être que tous ces raisonnements ont en commun de sous-estimer les coûts économiques et sociaux de l’immigration. Qu’en est-il des difficultés d’intégration des migrants? et la criminalité accrue par leur présence? Le poids qu’ils exercent sur nos systèmes de protection sociale et les services publics? Le problème de toutes ces objections, c’est qu’elles sont fausses ou grossièrement exagérées. Les immigrants actuels, en réalité, ne s’intègrent ni mieux, ni plus mal que les précédents; Il y a aussi de bonnes raisons de penser que la criminalité des migrants est inférieure à celle des nationaux. L’impact négatif de l’entrée de migrants sur les salaires et l’emploi des nationaux est lui aussi probablement exagéré. Comme ceux-ci sont le plus souvent peu qualifiés, ils n’entrent que marginalement en compétition avec les nationaux, qui sont le plus souvent qualifiés; Au contraire, ils sont le plus souvent complémentaires des compétences des salariés nationaux, ce qui permet d’accroître l’emploi et l’activité économique.

Quant au coût pour les services publics et le système social, il pourrait être amplement réduit en subordonnant l’entrée des immigrants – et leur accès à ces services – à des taxes. On estime qu’actuellement, les trafiquants qui font entrer les immigrants clandestins en Europe gagnent 4 milliards d’euros chaque année, payés par les candidats à l’immigration, sous forme de coût du transport et de fourniture de faux papiers. Plutôt que de voir ces sommes aller vers des organisations criminelles, elles pourraient servir à supporter les coûts liés à l’entrée des migrants, en étant prélevées sous forme de permis d’entré en Europe, payants. Une telle taxe constituerait un moyen beaucoup plus efficace de régulation des flux migratoires que les coûteuses politiques actuelles. Ajoutons que les systèmes sociaux européens vont bientôt être mis sous forte pression du fait de l’évolution démographique du continent, et que l’immigration permettrait de réduire l’impact de ces phénomènes.

Pour peu que l’on soit prêt à considérer de façon rationnelle les questions d’immigration, plutôt que sous l’angle exclusif d’une répression inefficace, coûteuse et moralement inacceptable, on voit aisément qu’il y a des solutions alternatives parfaitement raisonnables (voir également ce post et celui-ci). Mais l’hystérie est beaucoup plus facile. Qu’au moins, les partisans des solutions répressives prennent conscience de ce qu’implique les politique qu’ils préconisent : ce n’est pas très joli.

Cheb Khaleb : « Didi »
[youtube=http://www.youtube.com/v/klr9pR6TjJU]

5 réponses à “Immigration : jusqu’à quel point êtes-vous un crétin ?”

  1. Bidochon 1er dit :

    La partie qui concerne la criminalité et autres faits négatifs dont on taxe l’immigration remet en perspective la vision de près, fatalement hypertrophiée dans ses aspects négatifs, au profit d’une vision décryptée avec des instruments autre que des tripes de beauf.
    Comme quoi on peut-être aussi décapant, à rebrousse poil, et s’appuyer sur autre chose que les on-dit fabriqués par les média « aux ordres », et la rumeur publique.

  2. La main gauche dit :

    Il est évident que l’immigration ne représente pas un danger, sauf si nous étions dans une situation de surpopulation mais dans ce cas nous nous lancerions aussi dans une politique de réduction des naissances, et ça n’est évidemment pas notre objectif.
    Le danger se situe donc essentiellement dans le comment nous percevons l’immigration. Et si l’intégration n’est pas réussie, l’immigration est forcément mal vêcue, des deux côtés d’ailleurs.
    C’est lié au fait que quand on reçoit on a envie que les invités se collent à nos habitudes (« notre identité »), c’est assez naturel. Mais pour y parvenir il faut bien qu’ils trouvent notre mode de vie, notre mentalité sympa.
    Il faut donc commencer par bien les accueillir, les mettre à l’aise, leur donner les moyens de comprendre, leur offrir des conditions de vie et de travail dont on voudrait et non celles dont ne veux plus.
    La reconnaissance mutuelle n’est pas innée, elle s’acquière!

  3. La main gauche dit :

    Sarko pourrait d’ailleurs profiter de ses prochaines vacances aus USA non pour se pavanner dans les cocktails mais pour prendre un petit cours d’histoire sur la prohibition et la raison qui a fait qu’elle a vite été abandonnée au profit d’une approche plus souple et raisonnée.
    Le crime organisé est le premier demandeur de ce genre de politique aveugle et répressive car génératrice de profits pour toutes sortes de trafiquants.

  4. Excellent article, ma chère Nanou.
    En effet, depuis longtemps des études économiques ont montré l’impact sur l’économie que l’immigration. Un impact d’autant plus important que l’immigré est intégré dans le tissu économique du pays d’accueil. d’immigré il devient travailleur donc consommateur. Son travail génère des prestations sociales (cotisations retraites par exemple) qui dans notre système par redistribution immédiate (ce sont les travailleurs qui financent immédiatement les pensions des retraités, ont un impact sur les équilibres des comptes.
    Bien sûr, pour cela il faut que l’immigré ait la possibilité de travailler de façon légale.
    Lorsque la loi en fait un clandestin, sa force de travail n’est pas utile à la société puisqu’il ne pie pas de cotisations. Sa consommation même n’est pas élevée du fait des faibles salaires octroyés par les exploiteurs de cette main-d’œuvre, et la précarité empêche d’envisager des investissements conséquents.
    Ils ne participent donc plus au développement économique du pays qui l’accueille.
    Il est alors facile de stigmatiser et d’entrer dans une politique de réduction amssive de l’immigration.
    Le bon sens économique voudrait pourtant que nous pallions au vieillissement de nos populations par un apport extérieur, dans un cadre légal, avec le souci constant de favoriser l’intégration…

    Pour faire un lien : [url=http:// mettre ici l'adresse du lien ] écrire ici le mot ou la phrase sur lequel tu veux faire un lien [/url]

  5. nanou dit :

    Merci Alain! J’ai à peu près compris je crois! je trouve le début de l’article notamment particulièrement intéressant: la façon dont « on » nous oblige à prendre la question. C’est vrai que cette dichotomie artificielle s’est rapidement imposée: argumentaires humains contre argumentaires économiques…comme si les choses étaient si simples!
    A ce propos, un article pas mal extrait du blog « jakouille la fripouille » (je ne sais pas linker -c’est le bon mot?- alors j’ai fait copier-coller…):

    La croissance du PIB est fonction de plusieurs variables, dont la démographie. L’Europe, avec un taux de natalité faible, ne peut compter que sur l’immigration pour accroïtre sa population. Une récente et très intéressante étude espagnole montre l’impact positif de l’immigration sur le PIB par tête. J’en reprends ici les points clés…
    En Espagne, l’immigration est l’un des moteurs de la croissance soutenue du pays depuis 1995 (3,6 % par an en moyenne). Cette opinion, partagée par l’ensemble des forces politiques du pays, est démontrée par une récente étude de la banque Caixa de Catalunya consacrée à l’impact des variables démographiques sur la croissance en Europe.

    Selon les simulations effectuées par la Caixa de Catalunya, il existe une corrélation entre l’augmentation relative de la population active dans la population totale et la hausse du PIB par habitant.
    Ainsi, sans l’arrivée de 3,3 millions d’immigrés de 1995 à 2005, le PIB par habitant, en Espagne, aurait baissé en moyenne de 0,64 % par an, au lieu de croître de 2,60 %.
    De la même manière sans l’immigration, le PIB par habitant de l’Europe des quinze (UE-15), qui a crû de 1,79 % par an pendant cette période, aurait reculé, dans une moindre mesure, de 0,23 % par an.
    Les particularités de la démographie espagnole, avec un nombre important d’immigrés, expliqueraient pourquoi, en ce qui concerne la progression du PIB par habitant, l’Espagne a fait mieux que de nombreux autres Etats membres. La France et l’Allemagne se contentent respectivement de 1,61 % et 1,28 %.

    Sur la décennie étudiée, l’Espagne est le pays de l’UE-15 à avoir accueilli le plus grand nombre d’étrangers (3,3 millions), devant l’Allemagne (2,22 millions), l’Italie (1,90) et la Grande-Bretagne (1,27). La France se situe loin derrière ce carré de tête, avec 618 000 nouveaux immigrés.
    Cette immigration vient du Maroc (500 000), d’Amérique latine, dont 300 000 Equatoriens, et, plus récemment, d’Europe de l’Est, surtout de Roumanie (300 000). Madrid a supprimé le 1er mai toute restriction à l’arrivée de salariés venant des nouveaux membres de l’UE.
    Il est à noter qu’un tiers de l’accroissement de la population active de l’UE-15 est le fait de l’Espagne, et particulièrement de la Catalogne.

    Catalogne

    Parmi les facteurs qui expliquent la forte croissance de la consommation en Catalogne, il y a les variables démographiques. L’économie Catalane a connu au cours des récentes années une croissance de la population avec une amplitude inhabituelle, principalement due au fort courant d’immigration.

    Ceci est remarquable comparé aux variations annuelles de population en % en Europe.

    La forte expansion démographique Catalane correspond au choc migratoire : entre 1995 et 2005 la population immigrée a augmentée de 670.000 personnes, soit +540%, contre une augmentation de 145.000 pour les « natifs », soit +2,5%.
    De plus ce processus c’est accéléré depuis 2001, de telle sorte que dans la 2001-2005 l’immigration a représenté 88% de l’augmentation de la population en Catalogne (480.000 nouvelles personnes sur un total de 530.000).

    Exemple: impact de l’immigration sur le secteur du bâtiment, création de nouveaux logements
    Alors que dans les années 80 et 90 la construction annuelle de nouveaux logements se situait autour de 25.000-30.000, en 2000-2005 elle a augmenté à près de 65.000. Cette augmentation est due à des facteurs endogènes, comme par exemple le besoin d’émancipation ou la réduction de la surface des logements, mais l’immigration y joue un rôle crucial. Les statistiques des logements selon le lieu de naissance du chef de famille montrent que l’immigration occupait 17,9% des nouveaux logements construits entre 1997 et 2001, 30,4% en 2001, et 61,4% sur la période 2002-2005.

    (Sources : Le Monde du 01.09.2006; Caixa Catalunya, Report July 2006)

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