Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

14 janvier 2008

Rugby Circus

Filed under: 01 - Etudes et analyses — iledere @ 3:08

rugby.jpgSpéciale dédicace au « Stade Rochelais »

Les matchs de rugby des années 1980 donnent l’impression d’avoir été filmés avec des caméras amincissantes. Cette impression n’est pas une illusion d’optique mais révèle le changement des gabarits. La coupe du monde de rugby 2007 a fait défiler de belles carrures où l’on remarque, parfois, un joueur aux mensurations communes. Dans une presse mobilisée pour le grand événement sportif, on a pu connaître les tailles et les poids des internationaux comme autant de préfigurations des performances sportives, à la manière des revues automobiles vantant les caractéristiques techniques des bolides de circuit. Toutes les équipes alignaient des avants de plus de 100 kilos de moyenne, l’équipe anglaise en tête avec 114 kilos, les Néo-Zélandais derrière avec 111,5 kilos, et seulement 103,5 kilos pour les « petits Français ». Ces gabarits, la violence du rugby, l’usage de casques et de protège-dents suffisent à susciter le terme de « gladiateurs » pour caractériser les joueurs. Avec la clameur obsédante des stades et des médias, la mise en scène aux allures de péplum, il est tentant de penser au jeux du cirque romains et à la classique condamnation de Juvénal : « Le peuple romain, qui en d’autres temps distribuait magistratures, faisceaux, légions, s’est fait plus modeste : ses vœux anxieux ne réclament plus que deux choses, son pain et le cirque » (Juvénal, Satires, X, 81).

Toutefois, le mépris du sport ou l’attitude puritaine de condamnation du plaisir en général sont vains devant une des activités les plus universelles de la planète, à en juger par l’écho des grandes compétitions et par les rêves d’enfants du monde entier qui connaissent mieux les champions que les chefs d’Etat. Si la professionnalisation rapproche le rugby des jeux du cirque romains, ce n’est pas seulement par la physionomie de ce sport, mais aussi par sa dimension économique aux perspectives alléchantes. Et par son versant politique, qui voit le prince présider et recruter le sélectionneur-entraîneur de l’équipe nationale comme secrétaire d’Etat. Cette évolution touche presque tous les sports à des degrés divers, même si elle est dans le rugby plus visible parce qu’elle a été plus rapide et plus récente.

Le rugby est longtemps demeuré un sport amateur. La pression exercée par M. Rupert Murdoch pour mettre sous contrat les joueurs a amené l’instance dirigeante mondiale, l’International Rugby Board (IRB), à concéder le passage au professionnalisme en août 1995. Immédiatement, le magnat australien acquit l’exclusivité des droits télévisés pour les pays de l’hémisphère sud. La création de la coupe du monde avait ouvert un nouveau réservoir d’images pour des chaînes de télévision avides. Depuis la première édition de 1987, en Nouvelle-Zélande, le budget a été multiplié par quarante. Loin des sommets du football, avec 1,8 milliard d’euros pour la Fédération internationale de football (Fifa), les droits télévisés de l’IRB ont crû vertigineusement, avec 130 millions d’euros pour la coupe du monde 2007. Aux yeux de ses gestionnaires, le rugby dispose donc d’une grande marge de progression. D’ailleurs, les compétitions se sont multipliées pour engendrer les recettes : coupe du monde, coupe d’Europe des clubs, Top 14 et Super 12…

L’influence de l’économie sur le jeu est si grande que les règles du rugby ont été changées pour rendre les matchs plus intelligibles (plus télégéniques), et donc plus accessibles aux profanes. Questions d’arrangements de détail, comme le choix des couleurs de maillot pour se plier aux exigences de la télévision, de durée de la mi-temps pour laisser des écrans publicitaires, mais aussi de règles du jeu. Mais il est d’autres conséquences de la marchandisation. En devenant un métier, le rugby est devenu un travail pas tout à fait comme les autres. En sport, pas de code du travail. Avec l’impératif de la performance, le surmenage est la règle qui sollicite les organismes à l’extrême. Les joueurs n’ont pas ces qualités athlétiques sans recourir massivement à la musculation. Toute la physionomie du jeu en a été changée. La masse et la rapidité des joueurs ont progressé. Le rugby induit des contacts physiques rudes et nombreux : un match international donne lieu à près de deux cents contacts par avant, plaquages, mêlées ouvertes ou fermées, etc. L’entraînement et la compétition exigent plus d’efforts tandis que les progrès de puissance des athlètes soumettent les corps à rude épreuve. Aussi les pathologies augmentent-elles : usure précoce des cartilages, dérèglements hormonaux et multiplication des lésions. Le sport de haute compétition s’est écarté depuis longtemps de l’idéal de santé que le discours officiel revendique encore.

Avec les gains de performance, le soupçon du dopage surgit inévitablement. Le cyclisme, sollicitant considérablement l’endurance et très tôt converti au professionnalisme, en a été la pointe avancée. Désormais, le phénomène touche également des sports amateurs aussi inattendus que le cyclotourisme. Particulièrement exigeant sur le plan athlétique, le rugby est forcément concerné. Dans le huis clos des préparations,des entraîneurs appellent leurs joueurs à prendre du poids avant les grandes échéances internationales. Or comment gagne-t-on autant de muscle ? Les haltères n’y suffisent pas, et l’usage d’hormones thyroïdiennes, à l’exemple des culturistes, n’est pas prohibé. Dans certains pays, comme au Royaume-Uni, la créatine est très banalement utilisée. Et pour des produits tels que les stéroïdes ou l’EPO, rigoureusement interdits, les contrôles ne sont guère sévères. Il a fallu les quarts de finale de la coupe du monde 2007 pour que des joueurs soient soumis à des tests sanguins. Mais comment échapper au dopage quand de telles sommes sont en jeu ?

L’argent des droits télévisés, des contrats publicitaires avec les marques et des produits dérivés ne profite pas également à tout le monde. La répartition est opaque entre l’IRB, qui reçoit l’essentiel des recettes de la coupe du monde, la Fédération française de rugby, qui contrôle celles des matchs de l’équipe de France, et la Ligue, qui engrange celles des équipes professionnelles. De leur côté, les clubs amateurs gardent la billetterie du dimanche. Si les premiers s’enrichissent, les autres deviennent de plus en plus pauvres. Les petits clubs sont alors invités par les instances fédérales à fusionner, comme des entreprises. Le sélectionneur Bernard Laporte emploie les mots du « réalisme » économique : « C’est un des incontournables de notre société, c’est un passage obligé, il faut fusionner. C’est évident. Le regroupement, il existe dans le monde de l’entreprise, dans le monde de l’économie, il existe partout, pourquoi il n’existerait pas dans le monde du sport (1) ? » Dans l’économie mondialisée du sport, les principes de l’idéologie managériale ont pénétré le rugby.

Les directions d’entreprise sont friandes de séminaires animés par des sportifs de renom. M. Laporte en tire 300 000 euros annuels, auxquels s’ajoutent 600 000 euros de contrats publicitaires, soit davantage que n’importe quel joueur (2). Chacun suggère que l’affinité serait naturelle entre l’univers du sport et celui de l’entreprise : compétition, effort, solidarité, volontarisme – l’entreprise est une équipe, l’équipe est une famille. La communication d’entreprise a également envahi la politique, où l’on va « chercher » un point de croissance comme on va chercher des points sur un terrain de sport. Ce ne serait qu’un moindre mal, auquel les passionnés s’adapteraient, si l’économie ne menaçait le sport lui-même. Il est déjà manifeste que la financiarisation engendre des situations oligopolistiques – comme dans le football européen, où les mêmes clubs se partagent invariablement les trophées –, transforme la compétition sportive en compétition économique fermée et prive les rencontres de leur principe d’incertitude.

En voyant ces interminables phases de jeu au sol et des joueurs repiquer au centre pour percuter l’adversaire comme s’ils étaient mus par un inéluctable tropisme, les joueurs et le public subissent les lois de l’économie. L’usage entrepreneurial du rugby lui emprunte une partie de sa culture : valeurs de solidarité, d’effort, de discipline. Mais le rugby porte aussi des valeurs de loyauté et d’amitié qu’on n’est pas aussi certain de trouver partout. Quant à la gouaille, à l’ironie, à l’imagination et à la subversion, il est douteux qu’on les rencontre souvent. De même, la fête, avec ses mauvaises manières de gamins du peuple et les excès de la troisième mi-temps, est sensiblement transformée dans la fête commerciale qui associe le champagne et le costume de ville. Et l’ennui gagne devant des rencontres où la « peur de perdre » amène à limiter les risques, à bannir l’inspiration qui s’affranchirait des schémas préétablis par les entraîneurs. En somme à obéir.

Alain Garrigou pour « le Monde Diplomatique »

(1) « To be or not rugby », documentaire de Jean-Marie Barrère, diffusé sur France 3 en septembre.
(2) « L’ovale qui aime les ronds », Le Canard enchaîné, Paris, 19 septembre 2007.

« SledgeHammer » Peter Gabriel
[youtube=http://www.youtube.com/v/hqyc37aOqT0&rel=1]

Laisser un commentaire

Plate-forme de blogs du Parti socialiste | Propulsé par Wordress Mu | Articles (RSS) et Commentaires (RSS)
Sauf mention contraire, le contenu de cette page est sous contrat Creative Commons Creative Commons