Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

30 mars 2008

Pour la république environnementale

Filed under: 01 - Etudes et analyses — iledere @ 1:56

ecologie_politique.jpgLa pensée écologiste reste assez largement une terra incognita dans le paysage intellectuel français, y compris chez les universitaires. Hormis peut-être chez les biologistes, elle conserve un parfum de new age un peu niais, un je-ne-sais-quoi de remugle cannabique qui l’empêche, fondamentalement, d’être considérée autrement que comme un phénomène de société, avec tout ce que cela implique.

Nous touchons là à un problème fondamental. Cette situation fait que la formation intellectuelle initiale des élites et des décideurs français ignore très largement la problématique écologique, et ne comprend que de trop faibles ouvertures sur les types de pensée, ou de même simplement de questionnement, qui sont propres à un tel champ disciplinaire.

Je ne parle pas de l’écologie comme science, partie de la biologie – sur ce point précis, on touche à un autre problème qui est celui de la formation scientifique d’élites recrutées principalement dans les facultés de droit, d’économie-gestion et de science politiques. Je parle plus spécifiquement de la philosophie écologique – de l’écosophie, pour reprendre le terme fort suggestif forgé par Arne Naess. Autrement dit du type de pensée métempirique qui peut aborder sous les angles ontologique, éthique, épistémologique la crise environnementale, ou tout simplement – et de manière moins catastrophiste – l’insertion de l’homme, et de la société humaine, dans un environnement biologique et géologique complexe dont ils sont d’abord le fruit, avant d’en être « comme maître et possesseur ».

Il y a à cela des raisons culturelles et politiques. Raison culturelle : pour des raisons, à leur tour, historiques qu’il serait trop long d’énumérer ici, la philosophie écologiste au sens fort du terme, et en particulier sous son avatar contemporain qu’est l’éthique environnementale, ne s’est pas développée en France, mais principalement dans d’autres pays – au premier rang desquels les Etats-Unis, où elle constitue d’ailleurs une discipline académique dûment reconnue et dotée en chaires universitaires. Raison politique : le paradigme matriciel de la gauche française, républicain et marxiste, s’est construit et sédimenté autour des objectifs jumeaux de la transformation sociale et de l’émancipation individuelle, objectifs qui, dans une première approche et avec cette formulation du moins, vont dans le sens d’un anthropocentrisme, voire d’un individualisme, qui rendent très malaisées la compréhension et l’acceptation de l’impératif écologique. Bien sûr, on peut toujours rattraper par la queue, si j’ose dire, l’impératif écologique pour le greffer sur ces principes primordiaux. La construction s’avère même relativement aisée : « pour le bien-être de tous, il faut protéger la planète ». En somme, on donne une considérabilité morale à l’environnement … à travers le prisme du besoin humain. Ce qui revient à ne donner de valeur qu’instrumentale à l’environnement, avec tout ce que cela implique de paradoxes insolubles et de conflits d’intérêts indécidables. Pour pasticher une formule bien connue, plutôt me gratter et mettre fin à une terrible démangeaison, ou sauver le monde ?

L’habile slogan de la LCR – « nos vies valent plus que leurs profits » – est tout-à-fait symptomatique de cette confusion. Par une classique manœuvre d’attrape-tout, reposant qui plus est sur une ambiguïté sémantique (la vie de l’individu, la vie au sens large et biologique du terme), on met dans le même paquet lutte contre le capitalisme accapareur au nom du droit à consommer, et lutte contre le capitalisme destructeur au nom de la sauvegarde de la planète – confère les déclarations de Besancenot sur son parti qui serait à la fois anticapitaliste, altermondialiste, féministe et écologiste. Mais au-delà de ces beaux mots, on peine à comprendre au nom de quoi le travailleur, frappé avant tout par la désespérance sociale, aurait à se sacrifier pour éviter des conséquences à long terme dont il ne sera peut-être même pas témoin, ou qui ne changeront pas grand-chose à la misère dans laquelle il se démène, et à laquelle le discours d’extrême gauche le ramène principalement.

On me rétorquera peut-être que l’opinion, dans son ensemble, a pris conscience de la crise environnementale et réclame des solutions. Mais qu’il nous soit permis de douter de la réalité d’une prise de conscience concomitante du prix de telles solutions, qui pourrait bien s’avérer plus lourd à payer qu’un abonnement Vélib. Et puisque l’on parle du vélocipède parisien ecolo-fiendly, comment ne pas se souvenir du début de polémique à son sujet durant les municipales, certains faisant remarquer, à bon droit, que l’idéal d’un Paris fermé à la voiture a pour victimes expiatoires les plus démunis, ceux qui ont dû immigrer à l’extérieur de la ville-lumière, et qui y reviennent néanmoins chaque jour pour travailler ? Peut-on assumer cette inégalité flagrante et se dire de gauche ?

C’est que si la gauche protestataire ressent encore le besoin de récupérer la question écologique, fut-ce au pris de rustines rhétoriques qui ne résistent pas longtemps au feu du débat ou même de la réalité, il est une autre partie de la gauche, que l’on qualifiera grossièrement, et pour faire vite, de progressiste et de positiviste, qui au nom d’un humanisme assumé comme anthropocentré rejette les réflexions écologistes. Et voit en elles un fatras de louches boboteries, flirtant dangereusement avec l’obscurantisme, le vitalisme, et d’autres idéologies moins avouables réduisant la condition humaine à celle d’un bovin ou d’un brin d’herbe, et l’exposant donc au même type de traitement final. De surcroît, cette même gauche, feignant de rabattre l’écologisme en son ensemble sur sa variante malthusienne qu’est la théorie de la décroissance, oppose avec virulence l’idéal de progrès et de croissance économique, consubstantiel à la sociale-démocratie, à ce à quoi nous condamnerait secrètement les écologistes – pour faire bref, manger du pilpil à la lumière d’une lampe à dynamo. C’est en des termes à peine plus nuancés que des personnalités aussi représentatives de cette tendance que Jacques Attali ou Eric Le Boucher ont condamné, par exemple, le Grenelle de l’environnement.

Ces difficultés conceptuelles peuvent nous rendre très sceptiques, et pessimistes, sur la possibilité de l’émergence de schèmes politiques crédibles prenant en compte et l’exigence sociale, et l’exigence écologique, au sein du Parti socialiste. Et à l’heure où l’on nous presse de reconnaître deux impératifs moraux – celui de prendre acte de l’ampleur de la crise environnementale, et celui de se lancer dans de l’ingénierie lourde sur le « logiciel socialiste », le moment est sans doute venu de réfléchir à une vraie insertion de l’une dans l’autre, qui ne se limite pas à une prise en compte en passant, par politesse, pourrait-on presque dire. Parce que, comme nous l’avons vu précédemment, cette politesse ne réglerait pas véritablement la question de la compatibilité de raisonnements a priori étrangers les uns aux autres. Le véritable défi qui s’offre au PS est comparable à celui que relève Jaurès dans son fameux discours de 1893 à l’Assemblée : vous avez construit la République formelle, nous voulons maintenant la République sociale. Aujourd’hui : ayant hérité de la République sociale, nous voulons la faire environnementale. A charge à nous de produire la construction idéologique faisant découler naturellement cette République de la sociale, comme Jaurès le fit de la formelle à la sociale.

Voilà un chantier considérable, et plus qu’intéressant, en cette ère de la rénovation socialiste dont la victoire aux municipales a donné le coup d’envoi. Il consiste ni plus ni moins qu’à mettre en œuvre une décentration supplémentaire de la conception républicaine de l’individu. L’individu républicain a d’abord été un pur atome juridique, fait de droit et de devoirs. Il s’est ensuite découvert une réalité économique et sociale, un droit à jouir équitablement des richesses produites. Il s’est encore découvert un sexe, un âge, une couleur de peau, et a pris conscience des problèmes afférents à ces nouveaux attributs. Il doit aujourd’hui, enfin, se comprendre comme partie intégrante d’un tout englobant, et dans lequel il ne peut agir sans se soucier des conséquences matérielles de ses actes. Il doit, tout simplement, cesser de se penser atome.

De quelles ressources intellectuelles disposons-nous pour mener à bien cette refondation idéologique ? Sans doute aurions-nous intérêt, pour une fois au moins, à céder à l’injonction au benchmarking et à aller regarder du côté des travaux étrangers et américains que j’évoquais plus haut. En suivant une méthode de travail simple : repérer les principes, les axiomes, permettant de ressaisir les exigences sociales de l’idéologie socialiste ; opérer, à partir de là, une hybridation de notre charte fondamentale, permettant ensuite de comprendre et d’expliquer d’un seul tenant les diverses crises qui traversent notre époque.

Je ne saurais que recommander aux réformateurs socialistes la lecture d’un article célèbre du philosophe norvégien Arne Naess, paru en 1973 sous le titre « The Shallow and the Deep, Long-Range Ecology Movement. A Summary », et qui est souvent lu comme le manifeste de l’écologie profonde. En décrivant en sept points ce mouvement de pensée, qui se distingue de l’écologie superficielle, dont « l’objectif principal » est « la santé et l’affluence des populations dans les pays développés », il esquisse un certain nombre de perspectives qui me semblent pouvoir être traduites, voire transférées, dans une charte renouvelée du socialisme français. Prenons par exemple le point 7, intitulé « autonomie locale et décentralisation », qui pense la vulnérabilité des formes de vie comme « proportionnelle au poids des influences lointaines qui peuvent s’exercer sur elles », et plaide en conséquence pour une réduction du nombre de maillons entre centre et périphérie, et pour la constitution desdites périphéries en unités économiques stables et autosuffisantes. On peut par là atteindre des questions aussi diverses que celle des délocalisations ou celle de l’allégement de la bureaucratie. Prenons encore le point 3, « principe de diversité et de symbiose », et qui postule que « la diversité augmente les chances de survie », tout en mettant en avant le phénomène de symbiose comme alternative possible au modèle de « struggle for life ». Par la conjonction de cette dernière idée et de celle de diversité on peut retrouver, assez facilement, les postulats d’une compréhension modernisée des rapports sociaux et du « compromis de classe » entre productifs.

Par ces quelques exemples, je n’entends pas me faire l’avocat d’un transfert métaphorique, et potentiellement désastreux, du biologique au politique, mais bien plutôt indiquer qu’il n’y a pas une incommensurabilité en droit, ou par principe, entre écologisme radical (au sens de conséquent) et socialisme. A condition, bien sûr, que l’on travaille à élaborer un compromis non simplement formel entre les deux.

Reste bien sûr, dans un second temps, à concevoir des orientations politiques concrètes, et la pédagogie qui va avec, à partir de ces fondements. Mais il me semble qu’une opération de clarification idéologique, abstraite au bon sens du terme, est un préalable indispensable à l’élaboration d’un socialisme conséquent et conscient de la problématique environnementale, et capable de la traiter avec le soutien de l’opinion. Sans ce préalable, aussi utile entre gens de gauche que vis-à-vis de l’ensemble de nos concitoyens, le chemin de la République environnementale risque fort de se révéler semé d’épines.

Romain Pigenel pour « Jean Jaures on line » la section socialiste de Normale Sup’

Genesis « I can’t danse » 

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