Section socialiste de l'île de Ré
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13 mai 2008

Les États-Unis battent un record d’inégalités vieux de 80 ans !

Filed under: 03 - Economie — iledere @ 3:13

lepers1.jpgLa nouvelle aurait dû faire la « une » des médias si l’on accordait autant d’importance aux indicateurs sociaux qu’à la croissance économique ou aux performances boursières. Il est rare qu’un record mette près de 80 ans à être battu. Mais les politiques néolibérales au service des nantis et des actionnaires, appliquées avec obstination depuis les années 1980 aux États-Unis et ailleurs, ont permis cette « performance ». Une étude très récente (15 mars 2008) d’Emmanuel Saez, économiste à Berkeley (Californie), en fournit les preuves. Son article, en anglais, peut être consulté en ligne, et je vous recommande au moins les deux graphiques
Il existe bien des façons de mesurer les inégalités de revenu dans un pays. On dispose par exemple d’indicateurs synthétiques assez complexes (le plus connu étant l’indice de Gini) qui ont l’avantage de prendre en compte l’ensemble de la distribution des revenus des ménages. Mais aussi bien pour le commun des mortels que pour nombre d’analyses simples, on peut se contenter d’indicateurs très faciles à comprendre et finalement presque aussi significatifs. Ceux qu’utilise cette étude sont les suivants : quelle est la part du revenu de l’ensemble des ménages qui revient aux 10 % les plus riches, aux 5 %, et aux 1 % ? En suivant au cours du temps l’évolution de la part qui échoit aux 10 % et 1 % les plus riches, on a une assez bonne idée de l’évolution des inégalités, sous l’angle de la concentration des richesses « en haut ».

Certes, il serait encore mieux de connaître aussi la part qui revient aux 10 % du bas de l’échelle et de calculer le rapport entre le revenu des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres. Cet excellent indicateur d’inégalités figure dans les tableaux du rapport annuel du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), mais on n’a pas de séries longues sur plusieurs décennies. Contentons-nous donc, pour commencer, de cette variable calculée depuis 1917 aux États-Unis : le « taux d’accaparement » du revenu des ménages par les 10 % les plus riches.

La courbe obtenue par Emmanuel Saez (à la page 6 de son texte) fait partie de ces rares graphiques dont on aimerait qu’ils fassent le tour du monde et la couverture des magazines, en alternance avec des courbes semblables sur l’empreinte écologique des nations… Qu’y voit-on ?

1) En début de période, de 1917 à 1928, les 10 % les plus riches voient leur part du gâteau national progresser nettement, passant de 40 % à 49 %. Un déclin modeste commence ensuite, de 1928 à 1939, suivi par un plongeon pendant la guerre, ou cette part chute à 33-34 %. Plus étonnant est le fait que ce niveau assez bas reste de mise ensuite, à partir de 1945, pendant les « Trente Glorieuses » et jusqu’à la fin des années 1970. Plus de trois décennies d’inégalités relativement réduites, selon ce critère.

2) À partir de 1981-82, années charnières pour les inégalités, y compris en France (voir mon essai « En finir avec les inégalités », 2006), un retournement de tendance s’installe puis s’accélère. Le néolibéralisme produit ses impacts délétères, ou, si l’on préfère, il a des effets incroyablement bénéfiques pour les plus riches.

3) Après 25 ans de progression forte et presque continue (juste un mini plongeon entre 2000 et 2002, une situation vite corrigée ensuite), l’année 2006, dernière année pour laquelle on dispose de données, enregistre un record historique : LES 10 % LES PLUS RICHES DEPASSENT LEUR PERFORMANCE DE 1928 ET, POUR LA PREMIERE FOIS, ILS ACCAPARENT LA MOITIE DU REVENU DES MENAGES.

4) On peut aller plus loin, ce que permet un autre graphique de cette étude (page 7). Quelles sont en effet les catégories qui, parmi ces 10 %, ont raflé la mise pendant cette période d’enrichissement des riches ? Vous devinez la réponse : les grands gagnants ont été les 1 % les plus riches (le dernier « centile »). Leur part du gâteau, qui avait chuté de 24 % en 1928 à « seulement » 8 % au cours des années 1970, retrouve en 2006 un poids de 23 %. En 2006, ce centile est composé de ménages gagnant plus de 382 000 dollars par an, soit 32 000 dollars par mois.

5) Enfin, un tableau de l’auteur fournit un calcul de l’évolution du pouvoir d’achat entre 2002 et 2006, période de la forte « croissance Bush », d’une part pour les 1 % les plus riches (11 % de progression par an en moyenne), d’autre part pour tous les autres ménages (0,9 % par an en moyenne). Près des trois-quarts de la progression des revenus pendant cette période ont ainsi été capturés par les 1 % les plus riches !

D’autres données montrent que la croissance américaine, que beaucoup nous montrent en exemple, s’est traduite, pour la majorité de la population, par une stagnation ou régression du niveau de vie, et parfois sur une longue période. Quasi stagnation depuis 2000 pour le pouvoir d’achat du salaire horaire médian, qui n’est, en 2007, que 8 % supérieur à son niveau de… 1973 ! Progression infime du salaire réel hebdomadaire des salariés non cadres depuis 2000, etc. A voir ICI.

Quant au pouvoir d’achat du salaire minimum horaire fédéral, mesuré en dollars constants de 2008, il approchait les 10 dollars en 1968. Il n’était plus que de 5,15 dollars en 2007 ! Certes, ce salaire minimum de misère touche, aux États-Unis, une proportion de salariés plus faible qu’en France. Certes, beaucoup d’états américains pratiquent des niveaux supérieurs, de l’ordre de 7 à 8 dollars. Certes, des revalorisations sont prévues au niveau fédéral en 2008 et 2009, mais cela ne conduira, en 2010, qu’à un pouvoir d’achat de 7,2 dollars, bien inférieur à celui de 1968. Voir ICI.

En France, l’évolution des inégalités de revenu, évaluée selon les mêmes critères, est moins catastrophique, mais elle suit une tendance semblable, surtout dans la période récente, comme l’a montré la belle étude de Camille Landais dont j’ai rendu compte dans mon premier texte sur ce blog, le 7 septembre 2007 : « Nouvelles estivales d’un pays qui affiche l’égalité au fronton de ses édifices publics ». Entre autres résultats, l’auteur montrait qu’entre 1998 et 2005, la progression du pouvoir d’achat du revenu fiscal des 90 % des ménages du bas n’avait été que de 4,6 %, alors que celle des 1 % les plus riches était de 19,4 %, et celle des 0,01 % les plus riches de 42,6 %. Il concluait ainsi : « Tout en restant un pays plus égalitaire que les pays anglo-saxons en termes de distribution des revenus primaires, la tendance actuelle n’exclut pas que la France puisse converger vers les modèles anglo-saxons. Tous les éléments disponibles pour 2006-2007 laissent d’ailleurs penser que la tendance de croissance des hauts revenus et des hauts salaires se poursuit, voire s’amplifie. ». Voir ICI.

Jean Gadrey pour Alternatives Economiques

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