Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

30 novembre 2008

Avec les sans-abri du bois de Vincennes : « On vous fait peur »

Filed under: 10 - Chronique de la haine ordinaire — iledere @ 5:19

le blog de l'île de RéDans le parc parisien où trois SDF sont morts ces dernières semaines, rencontre avec les deux occupants d’un abri de fortune.

Trois SDF sont morts dans le bois de Vincennes depuis le début du mois d’octobre. Ils sont plus 200 à vivre cachés. Certains sont là depuis plusieurs années. Il y a trois semaines, j’ai rencontré Stéphane et Fabien.
On arrête les coureurs: « Les tentes des SDF, c’est par où? » C’était le début de l’après-midi, Didier était décédé la semaine précédente, l’information s’étalait partout: « Premier mort de froid, au bois de Vincennes. »

Dans la cabane de Francis
Il y a quelques mois, Six35 avait suivi des « habitants » du bois de Vincennes et ceux qui leurs viennent en aide, dans un documentaire en trois volets, présenté sur Nuesblog. Parmi eux, Francis, mort le 22 novembre.
Il faut d’abord trouver les tentes. Le bois de Vincennes, le plus grande espace vert de Paris, regorge de petites allées, de sentiers à l’écart, d’embranchements isolés.
Au bout de quelques heures, on atterrit devant une grande tente, cachée derrière des arbres. Pas une petite tente Quechua. Une installation de fortune toute en bâches de plastique et bouts de carton.
« Il y a quelqu’un »? Avec un copain caméraman, on avance précautionneusement autour de la tente comme si l’on craignait d’être braqué à tout moment par un fusil à pompe. Un homme passe la tête entre les grosse bâches en plastique de la tente: « Oui? »
Il sort, remarque la caméra: « Vous cherchez? » J’explique: « On est journalistes, on vient faire un reportage sur le bois de Vincennes…le premier mort de froid. » « Ah? Quelqu’un est mort? Je ne savais pas. » Il dit « pas de caméra » mais nous invite à entrer.
Un grand blond fume une cigarette à l’intérieur. Présentations. Stéphane et Fabien. Je suis intimidée. D’habitude, les interlocuteurs que rencontre un journaliste parlent parce qu’ils veulent qu’on les écoute: syndicalistes, politiques, artistes, anonymes qui veulent témoigner. Lorsque que quelqu’un est réticent à raconter, il faut le convaincre.
Là, je ne peux convaincre de rien. Dire quoi? « Racontez moi votre vie pour que les gens comprennent que… » Comprendre quoi? Tout le monde, vous, moi, savons qu’ils existent. Nous les voyons tous les jours.

Ils rejettent les foyers: trop de violences et de vols

Stéphane époussète un tabouret avant de l’avancer vers moi. Il roule une cigarette. Il a des dreadlocks rousses attachées derrière la nuque, le visage dégagé, de grosses cernes sous ses yeux bleus et une dizaine d’années dehors.
Il a délaissé les trottoirs parisiens il y a trois ans pour avoir un endroit à lui. La tente, divisée en deux espaces, peut accueillir cinq à six personnes. Dans un coin, deux couchettes. Celle de Stéphane et celle qu’il réserve aux copains de passage. Sur la caisse autour de laquelle on discute, un thermos de café et un cendrier.
« Je suis juste de passage ici », explique Fabien. Aussi nerveux que Stéphane parait impassible, Fabien fume cigarette sur cigarette et reste debout. Je comprends qu’il se protège ainsi du froid. Lui a du travail de temps à autre. Des « trucs » au black dans des hôtels à Paris qui lui permettent de se payer occasionnellement une chambre. Les deux rejettent totalement les foyers, lieux de violence, de vols. Que possèdent-ils donc de si précieux? « Nos couvertures. »
Il souffle fort, il pleut, il n’y a pas de bruit. Ils sont tous les deux, totalement isolés. En dehors de la ville, en dehors du circuit des maraudes des associations, loin des autres, comment font-ils ces nouveaux hommes des bois pour survivre? Qui leur offre une pièce, un café? Comment se réchauffent-ils loin des métros, des porches et des bouches d’égouts? La misère à Paris n’est-elle pas moins misérable?

« Les gens repartent très vite. On leur fait peur »
Stéphane a quitté Paris parce que la rue y est bruyante et humiliante: « Je ne veux plus mendier dans le métro, je me sens mal à l’aise. »
Marre de recevoir des pièces de passants muets, qui gardent le regard baissé pour ne pas voir les crevasses sur le visage, les dents manquantes. Marre des cafés ou sandwiches tendus par des généreux qui évitent soigneusement de toucher la main de l’autre. Marre enfin de sentir la peur qu’il provoque:
« Il y a une dame très gentille. Elle court dans le bois et s’arrête ici pour déposer des choses. Elle ne m’a jamais parlé. Les gens repartent très vite. On leur fait peur. »
Parce qu’on croit les SDF alcooliques et agressifs, Stéphane me répète trois fois qu’il ne boit pas ou peu.

« Au bois, on n’emmerde personne »
Quand il sort, Stéphane glisse son walkman, son minilecteur de DVD portatif et ses conserves dans son sac. Même s’il n’a jamais été cambriolé, il prend ses précautions. Plus que tout, il a peur qu’on mette le feu à sa tente. C’est déjà arrivé à certains ici.
Pour se nourrir, se soigner ou juste parler, il traverse le bois et va au Samu social de Saint-Mandé. Il garde un souvenir lumineux de trois jours passés à descendre l’Ardèche en canoë. C’était cet été, à l’initiative d’une association. Là encore, pour loger le groupe de sans-abris, l’association a du ruser en les faisant passer pour ses employés.
La police ne dit rien, vérifie juste qu’il n’y a pas de problèmes. « Au bois, on n’emmerde personne », commente Fabien. Sauf quand ils meurent.

Les prénoms ont été modifiés.

Zineb Dryef pour « rue 89 »

Bob Marley « get up standup«  (levez-vous, debout pour vos droits)
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Une réponse à “Avec les sans-abri du bois de Vincennes : « On vous fait peur »”

  1. Fabrice dit :

    ne parlons pas des autres forets ou des sdf et des gens qui étouffent se cachent, forets de grandes banlieues, et de province…
    Il y en a de plus en plus d’ailleurs, c’est franchement inquiétant

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