Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

1 juillet 2009

Les actionnaires du désastre

Filed under: 01 - Etudes et analyses,03 - Economie — iledere @ 7:00

Lisbonne102_jpg.jpgAinsi que l’analyse l’essayiste Naomi Klein dans son récent et édifiant opus (2008, Ed. Leméac-Actes Sud) « La stratégie du choc / Montée d’un capitalisme du désastre », nous sommes entrés depuis une trentaine d’années dans la phase active, dûment préparée, d’une contre-révolution ultralibérale, réactionnaire et totalitaire provoquant, à coups de crises économiques, sociales, politiques et écologiques, la destruction programmée du corps social et de son environnement naturel et civilisationnel. La machine tourne désormais à plein régime démocratiquement faible. Le capitalisme financier, rejeton tératologique du capitalisme industriel, suscite de multiples calamités et loin de s’en affaiblir, s’en goberge comme un ogre fou.

« Un système économique qui exige une croissance constante tout en refusant presque toutes les tentatives de réglementation environnementale génère de lui-même un flot ininterrompu de désastres militaires, écologiques et financiers », dénonce Naomi Klein. « La soif de profits faciles et rapides que procurent les placements purement spéculatifs a transformé les marchés boursiers financiers et immobiliers en machines à fabriquer des crises. (…) Notre dépendance commune à l’égard des sources d’énergie polluante et non renouvelable engendre d’autres crises : les catastrophes naturelles et les guerres livrées pour le contrôle de ressources rares, lesquelles entraînent à leur tour des ripostes terroristes. (…) Comme notre planète se réchauffe, sur le double plan climatique et politique, il n’est plus nécessaire de provoquer les désastres au moyen de sombres complots. Tout indique au contraire qu’il suffit de maintenir le cap pour qu’ils continent à se produire avec une intensité de plus en plus grande. (…) Si le complexe du capitalisme du désastre ne déclenche pas délibérément les cataclysmes dont il se nourrit (à l’exception de l’Irak, peut-être), de nombreuses preuves montrent que les industries qui le composent font des pieds et des mains pour que les désastreuses tendances actuelles se poursuivent sans qu’on y change quoi que ce soit. »

Aucun système n’est ce qu’il est; aucune évolution économique ou politique ne résulte d’un quelconque déterminisme naturel dont on ne pourrait s’extraire. Derrière les structures et les processus actuels, il y a leurs concepteurs, exécutants et prébendiers, des responsables à deux jambes, deux bras et mini-cerveau avide. Le couple infernal que forment l’égoïsme et la cupidité est un des défauts humains les plus préjudiciables à la communauté – et les plus incompréhensibles pour qui en est dépourvu -, parce qu’il induit l’exploitation implacable d’autrui pour combler une sotte et abyssale vacuité d’Etre par un insatiable et excrémentiel désir d’Avoir; les sources essentielles de beauté et d’épanouissement ne sont pourtant pas le luxe matériel, les colifichets clinquants ni la domestication d’autrui, mais l’amour, l’art, la réflexion, la nature, la contemplation, la durée, la sérénité, la limitation non du désir, qui est infini, mais de sa réalisation.

Faire société; tout est là. Nul individu n’est par principe à l’abri d’errer, mais il est de la responsabilité du corps social de limiter, démonter, modérer les tentations prédatrices de ses membres – en premier lieu par l’enseignement et la culture, celle-ci comprenant l’art mais aussi l’éducation populaire permettant la compréhension par tous des rouages de l’exploitation -, et si nécessaire les sanctionner. Si les pulsions d’accumulation sont inscrites au registre comportemental du genre humain, la communauté des égaux doit se donner les arguments éthiques et les moyens légaux de ne lui laisser qu’un faible espace et d’en amoindrir le coût pour autrui. Exploiter son semblable n’est pas une liberté, mais une violence.

Si les oligarques à masque républicain qui nous gouvernent – étant entendu que nos instances officiellement dirigeantes ne forment qu’une petite frange de cette folâtre bande mafieuse -, personnifient bien ces deux tares aberrantes, il est insuffisant de voir en eux des faillibles, des larrons et des corrompus qu’une docilité épaisse excuserait presque par les positions qu’ils occupent et par l’illusion délétère qu’à leur place tout un chacun prendrait leur méprisant visage. Sous les exactions de ces insectes hématophages que nous laissons trop poliment pomper nos forces vives et nos droits fondamentaux, prospère en effet une idéologie sauvagement antisociale et nihiliste qui ne mérite aucun ménagement oratoire mais plutôt qu’on la déshabille de sa propagande médiatique fourrée pour l’éclairer des bons mots et des justes constats.

Ce catéchisme anarcho-capitaliste concentre en effet déviances et monstruosités : négation des Lumières, de l’égalitarisme, du pacte républicain, de la solidarité, du contrat social, du bien commun, du service public, du vivre ensemble, au bénéfice d’un darwinisme social nauséabond qui confine au racisme. En guise d’idéal, une religion internationale du profit dont s’accommodent fort bien d’ailleurs les cultes monothéistes, fidèles alliés de toujours du pouvoir oligarchique. Contrôler le niveau d’information, d’alerte et d’indignation dans la population abusée, dont dépend sa capacité de révolte, s’effectue grâce à l’intégration médiatique : « l’expansion tentaculaire du complexe du capitalisme du désastre dans le monde des médias constitue peut-être une nouvelle forme de synergie d’entreprise », écrit Naomi Klein. « Dans les années 1990, le rêve d’une « petite planète » ouverte et sans frontières était la clé des profits; dans le nouveau millénaire, le cauchemar – des continents occidentaux menaçants et fortifiés subissant le siège des jihadistes et des immigrants illégaux – joue le même rôle. »

Intellectuels, manifestants et syndicalistes en prison, protestataires pacifiques en garde à vue, violences policières orchestrées, législation sécuritaire de plus en plus répressive, management entrepreunarial agressif, projets de flicage du web : toutes tentatives du vulgum pecus de secouer le joug se voient et se verront plus encore dans un futur proche réprimées au plus près de leur émergence, jusque dans les cerveaux mêmes. Après des décennies d’anesthésie télévisuelle, la destruction de l’enseignement supérieur et secondaire public et des filières de culture et de réflexion viendront mettre le point final au chef d’œuvre eugéniste anti-humaniste du libéralisme : la production à la chaîne d’armées de souples techniciens incultes, élevés au lait du libre commerce et non de la libre pensée et de l’esprit critique.

Peuple exploité, grugé, manipulé, méprisé, pulpe à dividende, chair à variable d’ajustement – quand ce n’est pas concrètement chair à l’étal. Sade, ce précurseur : « il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu’il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. (…) Protégeons les trônes, ils protègeront l’Eglise, et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. (…) L’animal féroce connu sous le nom de peuple a nécessairement besoin d’être conduit avec une verge de fer : vous êtes perdu, dès l’instant où vous lui laissez apercevoir sa force. » Le marquis aurait fait un digne membre du groupe Bilderberg, cercle sélect de domination du monde…

Parions les queues de cerise qui nous restent que la crise économique actuelle ne changera rien. Contrairement aux contes de « refondation » et « régulation » dont on tente de nous bercer, les plans de relance et les contritions verbales ne servent qu’à permettre au système de continuer à fonctionner de la même façon. Hormis quelques victimes de la voracité de leurs pairs, les banques nationalisent leurs pertes, les dividendes des multinationales continuent de flamber. La crise constitue en effet pour les capitalistes totalitaires le moyen d’éliminer leurs membres les plus faibles, et de soumettre les populations au traumatisme d’une dure récession qui permettra d’imposer des mesures qui n’auraient pu être précédemment admises ; ce qui paraissait hier impensable deviendra demain moindre mal. C’est la stratégie étatsusienne « choc et effroi », appliquée précédemment dans de nombreux pays – pas d’impatience, notre tour arrive… : « le désastre déclencheur – le coup d’Etat, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif », explique Naomi Klein. « Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. (…) Les sociétés en état de choc abandonnent des droits que dans d’autres circonstances, elles auraient défendu jalousement. »

Pour les idéologues de l’école de Chicago et leurs thuriféraires à portefeuille gouvernemental ou matelas d’actions, il convient par conséquent d’empêcher toute évolution positive. Aucune amélioration susceptible de concerner la majorité de la population n’est réellement souhaitée ni favorisée. « Le seul danger qui guette l’économie du désastre florissante, dont dépendent tant de richesses – les armes, le pétrole, le génie, la surveillance, le brevetage des médicaments -, c’est l’avènement d’une certaine mesure de stabilité climatique et de paix géopolitique », explique Naomi Klein, qui cite en outre cet extrait d’un livre d’un épatant massacreur d’humanités, Michael Ledeen (The War against the Terror Masters, 2002) : « La destruction créatrice est notre grande force, chez nous comme à l’étranger. Chaque jour, nous abolissons l’ordre ancien : des affaires à la science, de la littérature aux arts plastiques, de l’architecture au cinéma, de la politique aux droits… Tout y passe »… Voilà où nous en sommes; un fondamentaliste du libéralisme peut gloser tranquillement sur le programme apocalyptique de ses comparses envers le patrimoine humain sans craindre l’opprobre général…

La lutte des classes n’est pas une vieille lune, les exploiteurs l’ayant réactivée eux-mêmes avec la dernière irréductibilité. Par conséquent, puisqu’on est par force en guerre contre les actionnaires de catastrophes, il faut élaborer des stratégies de défense; en premier lieu déconstruire les paradoxes et impostures intellectuels dont ils habillent leur brutalité inégalitaire, et donner aux valeurs fondamentales à réhabiliter contre eux toute leur légitime densité… Mettons donc les points sur les i des mots lucidité et vérité.

Non, le laisser-faire global et l’enrichissement boulimique de quelques-uns ne conditionnent pas l’aisance matérielle de l’ensemble de la population, mais entraînent au contraire sa paupérisation; « la libéralisation du commerce associée à des taux d’intérêt élevés constitue une méthode presque infaillible pour détruire les emplois et répandre le chômage aux dépens des pauvres », confesse l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale, le repenti Joseph Stiglitz, (La Grande Désillusion, 2002). Au niveau conceptuel, la richesse matérielle individuelle est en outre plus que jamais moralement condamnable : dans un monde fini, où les ressources ne sont pas extensives à l’infini – et de nos jours menacées d’extinction -, le très fortuné vole fatalement sa subsistance au démuni. Tout porte à croire qu’il ne se dessaisira jamais de bon gré des produits de cette extorsion; il faudra donc bien, pour les redistribuer, les lui reprendre de force. On a durant trop longtemps abusivement « identifié l’idéal égalitaire à l’archipel du goulag » selon la formule d’Alain Gresh (Le Monde Diplomatique, mai 2009).

Il n’existe pourtant aucune hiérarchie naturelle des êtres humains. A l’instar des facultés et dispositions initiales dont on est susceptible de jouir (intelligence, force ou beauté), la capacité financière n’est pas une vertu en soi. Au regard de la morale, seul compte l’usage qu’on en fait, que Kant appelle « bonne volonté » : « le pouvoir, la richesse, les honneurs, et même la santé ainsi que tout ce qui relève du bien-être et de la satisfaction de son état, engendrent sous le nom de bonheur, une confiance en soi qui souvent aussi se transforme en orgueil présomptueux sitôt que fait défaut une bonne volonté capable de rendre juste et de tourner vers des fins universelles l’influence que ces dons de la fortune ont sur l’âme », écrit l’auteur de Fondements de la Métaphysique des Mœurs. « La bonne volonté paraît même constituer la condition indispensable de ce qui nous rend dignes d’être heureux. »

Non, la ploutocratie dirigeante, contrairement à ses ronflements rhétoriques, ne lutte pas contre la crise économique, la délinquance, le terrorisme, le fondamentalisme religieux, le réchauffement climatique, ou la xénophobie ; elle favorise les conditions de leur émergence ou de leur déploiement. Tout ce qui effraie la renforce, tout ce qui détruit l’enrichit plus encore. Qui voit, révèle, dénonce sa vraie nature la menace. Avec une frénésie sans précédent qui trahit la fraîche température de son trouillomètre, elle s’active par contre à renforcer la tyrannie sécuritaire, destinée à corseter au plus serré l’ensemble de la population pour tuer la révolte avant son expression. Les auteurs de délits et de crimes consciencieusement choisis parmi la plèbe – les parachutistes dorés et autres voyous cravatés étant par contre largement autorisés à user de l’illégalisme –  sont utilisés comme alibis ou cobayes pour parfaire la politique répressive.

Non, l’oligarchie n’est pas démocrate, car le pouvoir souverain du peuple – et non son actuel succédané pâlot – constitue l’antidote à sa domination. La démocratie n’est pour elle qu’un maquillage commode pour dissimuler son teint vert-de-gris. Lorsque le peuple ne vote pas selon ses vœux, elle ne tient aucun compte de sa décision – ainsi de notre rejet du traité européen. Les libertés politiques sont à ses yeux inutiles voire dangereuses par rapport à la liberté commerciale sans entrave – raison pourquoi le politburo chinois s’est parfaitement accommodé du capitalisme.

Non, une société d’économie mixte avec son système de compromis, freins et contrepoids, n’est pas un modèle désuet. C’est le seul susceptible de préserver un subtil équilibre entre égalité et liberté. La circulation de biens de consommation socio et éco-compatibles – et réellement utiles à la vie du corps et de l’esprit – pourrait parfaitement cohabiter avec des services publics puissants et gratuits, et avec l’assujettissement de larges pans de l’économie (banques, énergies, transports, ressources naturelles, communications) au contrôle de l’Etat. « De la même façon », ajoute Naomi Klein, « il est tout à fait possible de contraindre les employeurs à verser des salaires décents et à respecter le droit à la syndicalisation des travailleurs, cependant que les gouvernements prélèvent des impôts et redistribuent la richesse de manière à réduire les inégalités. » Fortement réduire les inégalités, pourrait-on préciser.

Non, les ultralibéraux n’apportent rien, ne créent rien, ne remplissent aucun rôle précieux pour la communauté. Parasites, cyniques, imbéciles, dépourvus d’empathie et d’éthique, ils ne savent in fine accomplir qu’un but existentiel : mourir riche ; pour cela, des millions de leurs semblables doivent mourir pauvres, désespérés, pollués. Et après eux, le déluge… Comment la perspective même de l’extinction de l’humanité qui suivra la désertification d’une planète surexploitée pourrait donc toucher d’aussi médiocres esprits ?

Oui, la place des responsables et profiteurs de crimes économiques, politiques et écologiques contre l’humanité est au banc de la société, non à sa tête, et celle de leur pactole dans les caisses des services publics qu’ils pillent et démantèlent, dans les salaires des employés qu’ils spolient, dans la sauvegarde d’un monde qu’ils saccagent. « La servitude est l’intolérable qui peut être infiniment tolérée » remarque Julien Coupat dans une interview par écrit consentie depuis sa prison à des journalistes du Monde peu avant sa libération. « On nous suspecte comme tant d’autres, (…) de nous désolidariser d’un monde qui s’effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs, d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle « victoire » dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. (…) Ce n’est pas le moment de perdre courage. »

Par rapport à notre multitude, ils ne sont qu’une poignée aux abois… A l’évidence, ils tomberont, mais en entraînant combien d’existences dans leur chute, en arrachant à ce monde combien de possibilités d’y vivre ?… « C’est [une] volonté de création totale, de puissance divine, qui explique l’attrait qu’exercent les crises et les catastrophes sur les idéologues néolibéraux. Seule l’apocalypse est à la hauteur de leurs ambitions », constate Naomi Klein.

Il est toujours préférable de convaincre; mais s’il n’y a pas d’autre moyen pour que nous survivions, il faudra bien contraindre… Cette insurrection qui tarde.

Par Sophie pour son excellentissime blog « chez Sophie« 

3 réponses à “Les actionnaires du désastre”

  1. C’est toujours un plaisir, Sophie…

  2. Sophie dit :

    Merci, mes amis de l’Ile de Ré, pour avoir relayé ici mon article.
    Bien à vous.

  3. La main gauche dit :

    ça décoiffe !!!

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