Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

15 août 2009

Quand le travail rend pauvre

Filed under: 06 - Travail-Entreprises — iledere @ 7:35

Depuis début juillet, les premiers paiements au titre du revenu de solidarité active (RSA) sont effectués, se substituant à l’ancien revenu minimum d’insertion (RMI) et à l’ancienne allocation parent isolé (API). S’agit-il d’un simple changement de nom ? Pas vraiment, car le RSA (dit alors  » chapeau « ) est versé également aux ménages de travailleurs pauvres dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté
L’objectif est de lutter plus efficacement contre cette pauvreté. Il n’est pas sûr cependant qu’on y parvienne par ce biais.
En 2007, 8 millions de personnes en France disposaient d’un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté tel que défini par l’Union européenne, soit 60 % du niveau de vie médian ce qui correspond actuellement à un revenu net, après impôts et prestations sociales, de 908 euros par mois pour une personne seule [3], de 1 362 euros pour un couple, de 1906 euros pour un couple avec deux enfants. Il faut toutefois noter que ce nombre de personnes en situation de pauvreté est sans doute sous-évalué, car l’enquête qui permet de l’obtenir exclut les départements d’outre-mer (cela devrait changer l’an prochain) et toutes les personnes qui vivent en institution (maisons de retraite, couvents, maisons d’arrêt, internats divers) ou qui n’ont pas de domicile fixe (caravanes, foyers d’urgence…). Or, ce sont justement souvent les ménages les plus précarisés qui vivent dans ces institutions. (…)

Les jeunes en première ligne
Qui sont ces 8 millions de personnes ? Dans leur grande majorité, elles sont jeunes, voire très jeunes : quasiment la moitié (49 %) ont moins de 30 ans, alors que cette tranche d’âge ne représente que 36 % de la population française. Pour les enfants, cette situation constitue souvent un lourd handicap. En effet, selon une étude du Cerc, le fait d’être élevé dans une famille pauvre réduit sensiblement (de l’ordre des trois quarts) leur probabilité de réussir à l’école : moindre soutien parental, manque de chambre à soi pour faire ses devoirs, proportion élevée d’enfants ayant des difficultés scolaires, etc., tout ceci accroît fortement le risque pour ces enfants de devenir à leur tour des adultes pauvres.
Au contraire, les seniors sont moins présents dans la population pauvre (15 %) que dans la population dans son ensemble (21 %). Il s’agit là d’un changement profond dans le visage de la pauvreté. Depuis le début des années 1980, celle-ci ne cesse de rajeunir : au cours des dix dernières années, la part des moins de 18 ans dans la population pauvre a augmenté de trois points.

Personnes isolées, familles nombreuses et monoparentales
Trois types de ménages sont particulièrement exposés au risque de pauvreté. D’abord, les personnes isolées : elles représentaient 18 % du total des personnes pauvres, alors qu’elles ne comptent que pour 14 % dans l’ensemble de la population. Cette exposition forte au risque de paupérisation est facile à comprendre : aucune autre rentrée d’argent ne vient compenser les insuffisances éventuelles du revenu en cas de chômage non indemnisé, d’inactivité ou même d’emploi mal payé.

Répartition des travailleurs pauvres par secteurs d’activité en 2006


Evolution du nombre de personnes pauvres, en millions

Il en est de même des familles monoparentales, le deuxième type de ménages particulièrement frappés par la pauvreté. Mais avec une difficulté supplémentaire par rapport aux personnes isolées : dans le meilleur des cas, non seulement il ne rentre qu’un revenu d’activité par ménage (comme pour les personnes isolées), mais en plus il y a plusieurs bouches à nourrir. Il n’est donc pas étonnant de constater que, alors que les familles monoparentales regroupent 9 % de la population dans son ensemble, elles représentent 20 % des personnes en situation de pauvreté. Près d’une famille monoparentale sur trois est dans ce cas.
Les familles nombreuses forment le troisième groupe de ménages particulièrement exposés : alors que les ménages de cinq personnes et plus (en général deux adultes et trois enfants au moins) regroupent 15 % de la population française, ils comptent pour 25 % dans la population en situation de pauvreté, pas loin de deux fois plus. Si l’on isole les couples ayant au moins quatre enfants à charge, la proportion grimpe à 34 % ! Là encore, l’emploi, ou plutôt les difficultés d’accès à l’emploi jouent fortement, car la présence d’enfants limite ou empêche un des deux adultes de travailler  » normalement  » : la question de la garde des enfants est essentielle si l’on veut lutter efficacement contre la pauvreté.

Mais ce n’est pas tout : l’insuffisance des prestations familiales joue également dans le cas des familles nombreuses. Bien que relativement plus élevées en France que dans la plupart des autres pays de l’Union européenne, elles demeurent trop faibles pour empêcher certaines familles de basculer en dessous du seuil de pauvreté lors de la naissance d’un nouvel enfant : les allocations familiales s’élèvent en effet à 120 euros pour deux enfants, puis augmentent de 160 euros par enfant supplémentaire. Alors qu’il faudrait qu’elles atteignent 250 euros par enfant supplémentaire pour éviter qu’une famille ne bascule en dessous du seuil de pauvreté lorsqu’elle se trouvait juste à ce niveau avant la naissance.

Si les allocations familiales étaient soumises à impôt, il serait possible de les augmenter de 70 à 80 euros par enfant sans coût supplémentaire pour l’Etat, le supplément d’allocation étant financé par le supplément d’impôt payé par les familles imposables. Les familles plus riches aideraient ainsi les familles pauvres, qui pour la plupart dépasseraient ainsi le seuil de pauvreté. Mais, en France, le lobby familial a obtenu un traitement fiscal unique en Europe grâce à deux dispositions : le quotient familial (alors que la plupart des autres pays pratiquent un abattement forfaitaire par enfant), même s’il est désormais plafonné, et la non-imposition des prestations familiales.

Toujours plus de travailleurs pauvres
La pauvreté a fortement partie liée avec le développement des emplois peu rémunérés. Sur les 4,2 millions de personnes de 18 à 59 ans en situation de pauvreté en 2006, 1,85 million était en emploi, contre 1,55 million en 2003. Si l’on prend en compte le nombre de personnes vivant dans des ménages au niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté, les ménages de travailleurs pauvres en emploi représentaient 3,16 millions de personnes en 2003 et 3,62 millions en 2006. Soit une augmentation de 500 000, pour un nombre total de personnes en situation de pauvreté qui s’est accru de 800 000 : l’extension de la pauvreté laborieuse est donc désormais le principal facteur d’aggravation de la pauvreté.

Le RSA – en moyenne une centaine d’euros supplémentaires par ménage de travailleur pauvre – ne sera pas de trop pour réduire les difficultés du quotidien que vivent ces familles ! Mais comme rien n’est prévu pour mettre fin à l’expansion de leur nombre, il risque fort d’être sans effet sur la pauvreté laborieuse ; il se contentera de boucher quelques-uns des trous existants, tandis que les employeurs s’emploieront sans cesse à en creuser d’autres…

Pas tous les employeurs cependant : dans les postes et télécommunications, on ne comptait en 2006 qu’un travailleur pauvre sur 77 personnes en emploi, mais à l’autre extrême, dans l’hôtellerie-restauration, on en recensait presqu’un sur cinq et un sur six dans les ser-vices personnels et domestiques [5]. Même la branche de l’intérim ne parvient pas à faire aussi mal, puisqu’on y dénombre un salarié pauvre sur huit. Or, quelles sont les branches les plus aidées par les pouvoirs publics en dehors de l’agriculture ? Justement l’hôtellerie-restauration (avec des aides directes d’un montant annuel supérieur à 600 millions d’euros, qui ont été remplacées, depuis le 1er juillet, par une baisse de TVA représentant 3 milliards en année pleine).

Autre branche abonnée aux aides : les services à la personne (sous la forme d’une réduction de l’impôt sur le revenu égale à la moitié du coût salarial dans la limite de 12 500 euros annuels en 2008, portée à 15 000 euros en 2009…). On a beau s’interroger, on ne parvient pas à comprendre pourquoi les pouvoirs publics ne se décident pas à utiliser ces aides pour mettre un peu plus d’équité dans un marché du travail qui en connaît si peu. Conséquence : si l’on compte les personnes à charge, sur le 1,28 million de personnes vivant dans un ménage dont la personne de référence travaille comme  » personnel des services directs aux particuliers « , 470 000 (une sur trois) vivaient dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. Or, cette branche est aussi celle qui se développe le plus, au point qu’elle est présentée comme le principal réservoir d’emplois… Le travail paupérisant a de beaux jours devant lui !

Depuis quatre ans, le développement de l’emploi de mauvaise qualité est le principal responsable de la progression de la pauvreté. Permettre à tous ceux qui le souhaitent d’accéder à l’emploi est essentiel, mais il convient aussi de veiller à ce que cet emploi soit de qualité suffisante pour en vivre de façon décente. Le RSA améliore la situation d’une majorité de ménages de travailleurs pauvres. Pas de tous, hélas, puisque ce complément de revenu n’est versé ni aux travailleurs de moins de 26 ans (sauf s’ils ont des charges de famille) ni aux chômeurs, qui font pourtant partie de la population active. Mais si, en même temps, il ne s’accompagne pas d’une lutte résolue contre les emplois paupérisants, il risque fort d’accompagner la progression du nombre de travailleurs pauvres alors qu’il visait à le diminuer.

Article extrait du magazine Alternatives Economiques, n° 282 ( juillet 2009).

4 réponses à “Quand le travail rend pauvre”

  1. La main gauche dit :

    Hôtellerie-restauration et au bout du bout le service à la personne sont des activités qui n’offrent qu’assez peu de possibilités de développement par gain de productivité ou industrialisation, le combat reste donc le coût de la main d’oeuvre répercuté sur la note que paie le client, client qui, de son côté, a des revenus qui se réduisent et assurent de moins en moins la possibilité d’un développement…
    Le « toujours plus » réclamé d’ailleurs dans l’hôtellerie-restauration pour la baisse des charges main d’oeuvre, de la TVA, que la droite a su mettre à profit en argument électoral me semble être un vaste leurre car les effets seront toujours trop modestes, et l’on commence à s’apercevoir, avec le peu d’effet produit par la baisse de TVA, qu’il n’y a aucun gain à espèrer de ce côté et, par contre, il y a de lourdes pertes pour l’état, et au final, lorsque les professionnels vont réclamer encore du « toujours plus » nous n’allons pas tarder à rogner sur les salaires (pas directement bien sûr mais via des tours de passe-passe, par exemple en permettant à ces établissements d’ouvrir le dimanche sans payer double salaire…toute le pays va bientôt devenir une vaste zone touristique..)… le problème est ailleurs, puisqu’il faudrait que le consommateur (et donc le travail) soit, d’un côté, bien mieux rémunéré et, de l’autre, que la consommation de main d’oeuvre soit bien moins onéreuse, sauf à ce que l’on trouve des financements par répartition des richesses en puisant du côté des activités hyper productives à moindre main d’oeuvre, je ne sais trop comment l’on peut en sortir. Le problème c’est qu’aujourd’hui, non seulement cette répartition n’existe pas, mais, de plus, le travail paie des conneries des banquiers, des capitalistes et autres boursicoteurs…

  2. Christine dit :

    Je reste toujours perplexe quand je lis ces pinaillages économiques qui nous détaillent comment cette panoplie d’aides sociales conforte et agrandit les injustices et les inégalités entre les familles et les citoyens. Une véritable machine de guerre économique pour semer la zizanie et dresser les gens les uns contre les autres en déshabillant Pierre pour habiller Paul. Soit disant car au bout du compte, la grande majorité se retrouve plus démunie que jamais.
    Je suis dans le social toute la journée (c’est mon boulot) et je travaille aujourd’hui avec un arsenal d’environ 1500 lois. Une véritable gabegie parfaitement inefficace qui ne sert au bon du (maigre) compte qu’à masquer la seule question économique qui est constamment évacuée: la répartition du capital/travail. Ca veut dire qu’en premier lieu, on ne rémunère plus le travail mais on le ponctionne jusqu’à la moelle pour alimenter la masse située dans la partie gauche des bilans avec une distribution de dividendes à 2 chiffres. En 2ème lieu, la redistribution des richesses plonge dans l’incohérence à cause de la multiplicité des chausse-trappes mis en oeuvre pour empêcher les familles de profiter des vertus correctrices que peuvent apporter les aides sociales. On arrive aujourd’hui à des aberrations insoutenables.

    Le système capitaliste, c’est l’organisation de la pénurie. Aujourd’hui, il se développe dans la barbarie! L’avidité frénétique pour le profit telle qu’elle opère actuellement aboutit à 2 conséquences très dangereuses:
    1- la pérennité des outils et moyens de production est complètement écrasée par la seule préoccupation de l’actionnariat (en combien de temps vais-je récupérer mon argent « investi » et par combien vais-je multiplier ma mise en un minimum de temps?)
    2- la reconstitution de la force de travail n’est plus assurée par la rémunération du travail. On affame les populations.

    La situation est devenue dangereuse et l’urgence citoyenne doit s’exprimer. Les gouvernants dans le monde sont soit hypocrites et de connivence, soit incompétents et trouillards. Peut-on laisser à des capitaines le gouvernail d’un bateau qui fonce dans le désastre sans rien dire, sans rien tenter? Le peuple a sa conscience et son intelligence. C’est le moment de s’exprimer. Le G20 va se réunir en septembre. Mettons sur la table de leurs palabres des milliers de signatures pour exiger des mesures internationales contre la distribution des bonus par les banques qui avec l’argent public se sont refait une santé en moins de 6 mois et s’apprêtent à se partager des milliards de profits sur notre dos.

    Signons et faisons signer la pétition internationale contre les bonus des banques sur le site mesopinions.com

  3. Bien vu la main gauche.
    Et oui, les services à la personne et les activités de services sont montrées comme des modèles de créations d’emploi. Ce sont d’ailleurs les seuls secteurs qui embauchent. Mais les services rendus ont du mal à être suffisamment rémunérés pour faire vivre correctement ceux qui exécutent ces services. Soit parce que ceux qui ont le bénéfice de ces services n’ont pas les moyens (ou la volonté) de les payer correctement, soit parce que les marges saisies obèrent les salaires, soit enfin, et ce serait le pire, parce que la valeur ajoutée des services rendus est trop faibles pour qu’ils deviennent une activité professionnelle à plein temps… Nombre de services n’étaient, il n’y a pas si longtemps, que des « jobs » : tonte de pelouse, nettoyage de voiture…. Du statut de « job » (occasionnels, sans charges, en activités complémentaires…) certains services sont devenus de activités professionnelles alors que leur valeur n’est probablement pas suffisante…
    Il y a dans ce domaine des analyses sérieuses à mener en urgence…

  4. La main gauche dit :

    Une conclusion que l’on peut tirer de tout ça, c’est qu’on peut bien se torturer la tête à aller chercher des causes de paupérisation dans tel ou tel secteur d’activité ou sur tel ou tel problème d’éducation, de formation, le constat final c’est que notre société n’arrive tout bonnement pas à offrir le niveau de vie qualitatif qu’on aurait pu espérer attendre à notre époque…
    Le développement d’emploi peu rémunéré… est-ce vraiment celà ? notons que le développement du service à la personne, c’est simplement la rémunération (très insuffisante bien sûr) d’activités qui ne l’étaient pas lorsque ce service était réaliser en tant que service à sa personne ou à son propre ménage (garder les enfants, entretenir le jardin, la maison, s’occuper de la grand mère, etc..), il est par ailleurs intéressant de noter que d’un côté on se lance dans le développement de SAP soit disant pour lutter contre le chômage (faire garder les enfants, par exemple, au nom de l’égalité homme-femme, histoire que tout le monde soit égalitairement exploité dans un taf qui vous enrichie finalement souvent moins que si vous restiez chez vous à vous occuper de vos propres affaires) et qu’en parallèle les magasins de bricolage ont la vie belle au détriment des professionnels du bâtiment… tout ça parce que quel que soit le job, quel que soit ce qu’on fait ou non entrer dans la sphère « travail », le niveau de vie n’est de toute façon n’est pas au rendez-vous ni, non plus, l’enrichissement personnel dans le travail (intellect, culture, vie sociale, ou tout simplement un peu de plaisir quotidien)…
    Le travail ne manque pas, c’est même un truc infini, le chômage ne vient pas d’un manque de travail, on peut faire travailler quelqu’un à cirer des pompes, faire des lacets de chaussure, tenir la porte de votre four à micro-onde, appuyer sur le bouton de la cafetière, peindre une fresque différente chaque jour sur le mur de votre salon, ou plus raisonnable, avoir un médecin et une infirmière pour chaque malade, etc.., seulement y a pas les moyens pour ça et encore moins depuis que les revenus du travail réel servent surtout à financer les jeux virtuels et insensés d’une bande de boursicoteurs malades du cancer de l’avidité…

Laisser un commentaire

Plate-forme de blogs du Parti socialiste | Propulsé par Wordress Mu | Articles (RSS) et Commentaires (RSS)
Sauf mention contraire, le contenu de cette page est sous contrat Creative Commons Creative Commons