Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

18 août 2009

Kouchner ou l’ambiguïté à la française

Filed under: 01 - Etudes et analyses,20 - UMP — iledere @ 7:30

Il se préoccupe de morale mais aussi de relations publiques. Il défend l’ingérence humanitaire et n’aime guère l’Etat-nation… Qui est donc Bernard Kouchner ? L’essayiste britannique Christopher Caldwell livre quelques clés.
Mi-mai, alors que l’armée sri-lankaise finissait de mettre en déroute les Tigres tamouls, le président Mahinda Rajapaksa décrivait sa politique de la terre brûlée comme une “opération humanitaire sans précédent”. D’autres étaient plutôt enclins à y voir une authentique calamité. Parmi ces derniers figurait le ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner, qui s’était rendu au Sri Lanka avec son homologue britannique David Milliband afin de plaider, en vain, en faveur d’une trêve. En un sens, le commentaire de Rajapaksa tenait de l’hommage rendu à Kouchner et à la façon dont il a changé le monde. Car ce dernier, s’il n’a pas inventé le concept d’“intervention humanitaire”, en est depuis des décennies le porte-drapeau.

La plupart des Français approuvent. Dans ce pays si cynique à l’égard du monde politique et des élites en tout genre, Bernard Kouchner fait l’objet d’une affection jamais démentie, avec une cote de popularité qui dépasse les 60 %. L’homme est à la fois un fringant aventurier et un idéaliste politique – autrement dit, ce qui se rapproche le plus d’un Malraux des temps modernes. Sa réputation a même survécu au soutien qu’il a apporté à l’invasion de l’Irak. Pourtant, en février dernier, le journaliste d’investigation le plus respecté du pays a fait paraître une enquête accusant Kouchner de tout un éventail de méfaits intellectuels, politiques et financiers. Dans Le Monde selon K., Pierre Péan passe en revue plusieurs moments délicats de la carrière de consultant de Bernard Kouchner. Fait plus important, quoique moins polémique, il soutient que l’humanitarisme transfrontières de Kouchner asservit les intérêts de la politique étrangère française à ceux des Etats-Unis, autrement dit, que l’humanitarisme selon K. n’est qu’une forme de néoconservatisme larvé. Le livre a fait grand bruit à Paris. Kouchner a accusé Péan d’antisémitisme et rallié pour sa défense une ribambelle de célébrités, de Bernard-Henri Lévy à Hillary Clinton ou Kofi Annan. Le Monde selon K. est un ouvrage courageux et important : bien qu’excessif, souvent injuste et parfois ­ap­pro­ximatif, il soulève des accusations contre l’humanitarisme militarisé à la ­Kouchner qui méritent réponse – réponse que ni Kouchner ni ses défenseurs n’ont fournie à ce jour.
Aux yeux de Péan, le modèle d’intervention humanitaire que Kouchner a inventé et promu à maintes reprises relève de la stratégie de relations publiques. Il se fonde sur trois éléments : simplification à outrance (par des accusations constantes de génocide), égotisme (par le recours aux médias de masse) et militarisme. L’un des problèmes du livre de Pierre Péan est son refus d’admettre que la prévention des génocides puisse être une vraie préoccupation morale et pas seulement une tactique de propagande. En revanche, il a raison de souligner que la volonté constante de Kouchner de prendre parti le rend aveugle à la complexité des contextes locaux et débouche sur une “indignation sélective” qui ne repose pas sur une analyse rationnelle des situations.

Le fait est que Kouchner s’est mis à voir des génocides partout : au Rwanda, bien sûr, mais de façon plus contestable au Kosovo et au Darfour. Face à une guerre civile, il a pris l’habitude de faire de l’un des camps l’incarnation du mal pour ranger l’autre dans la catégorie des victimes innocentes. Quand la guerre en question avait une composante ethnique ou tribale, cela revenait pour ainsi dire à stigmatiser des peuples entiers (par exemple, les Serbes ou les Hutus) et donc à encourager cette diabolisation ethnique qu’il entendait combattre par ailleurs.

Dans A Bed for the Night, une étude de 2002 sur l’aide humanitaire, David Rieff soulignait le don gênant qu’avait Kouchner de “fournir aux téléspectateurs les fables simples que ce média semble exiger” et tentait de l’expliquer ainsi : “Il est aisé de railler Kouchner. Mais il n’est pas du tout évident qu’il ait tort […]. Si les travailleurs humanitaires ne veulent pas que leurs organisations deviennent totalement dépendantes de quelques grands donateurs, comme le sont déjà certaines ONG américaines, ils se doivent de plaider leur cause dans les médias. Si certains parviennent mieux que d’autres à enjoliver ces pratiques, et si quelques-uns, rares, en parlent aussi ouvertement que le fait Kouchner, les travailleurs humanitaires ont, en tout état de cause, vocation à vendre aux journalistes leur organisation et leurs besoins tels qu’ils les perçoivent.

Le grand succès du “French doctor” a consisté à théoriser (avec l’aide de l’avocat en droit international Mario Bettati) le fameux droit d’ingérence, consistant à passer outre à la souveraineté d’un Etat pour intervenir partout où il y a crise humanitaire, et à le faire codifier par la résolution 43/131 de l’ONU. Sa mise en application a eu quelque chose de sournois : elle appelle à une intervention en cas de “catastrophes naturelles et situations d’urgence du même ordre”. Il s’est avéré que les troubles politiques ressemblaient assez aux cyclones et aux tremblements de terre, et, en 1990 et 1991, le Conseil de sécurité des Nations unies invoqua la résolution 43/131 pour ouvrir un “corridor humanitaire” aux Kurdes fuyant l’Irak.

Cela a tout changé. La résolution a rendu la souveraineté nationale conditionnelle et s’est traduite par une militarisation croissante de l’humanitaire, tout d’abord en Somalie. La veille de l’invasion de la Somalie, en décembre 1992, Kouchner écrivait dans Le Monde : “Nous croyons à une intervention armée et salvatrice de la communauté internationale.” L’opinion publique, ou du moins le sentiment public, s’était alors rangée sans ambiguïté derrière lui. Pierre Péan, lui, voit dans le droit d’ingérence le début d’un processus qui a conduit d’Irak en Somalie puis au Kosovo et de nouveau en Irak. Et il a raison. Ce qui séduit les Français chez Bernard Kouchner, c’est l’idée que l’humanitarisme peut déboucher sur une politique qui ne serait pas machiavélique. Or, dans les faits, ce n’est pas vraiment le cas.

“Tout ce qui est terroir nous est étranger”
Kouchner a abandonné le Parti socialiste pour entrer dans le gouvernement Sarkozy en 2007, après avoir été le conseiller de Ségolène Royal. Exerce-t-il un pouvoir réel depuis le Quai d’Orsay, ou est-il simplement, pour Sarkozy, un trophée de l’ère post-droite/gauche, la question reste entière. C’est Sarkozy, et non son ministre des Affaires étrangères, qui a contribué l’été dernier à la formulation de la position européenne commune sur l’invasion de la Géorgie.

La dernière obsession en date de Kouchner – le pro­gramme nucléaire iranien – le conduit à des prises de position vigoureuses mais souvent contradictoires. Il a déconseillé aux Etats-Unis de négocier avec l’Iran pendant l’élection présidentielle américaine l’année dernière, pour ensuite les sermonner parce qu’ils avaient utilisé pour cela le prétexte des rodomontades de Mahmoud ­Ahmadinejad devant la conférence des Nations unies contre le racisme, en avril 2009. Péan est un auteur âpre et coriace, qui a recours à des arguments ad hominem. Il critique Kouchner pour une chose et son contraire : d’un côté pour avoir livré la souveraineté de la France aux institutions internationales, de l’autre pour avoir agi sans l’accord de l’ONU. Cependant, en mettant au jour l’incapacité de Kouchner à se montrer à la hauteur de ses idéaux, il détourne l’attention du lecteur d’une critique plus cruciale, à savoir la mise en cause des idéaux eux-mêmes. Péan est un républicain français à l’ancienne, un gaulliste pour qui il est difficile d’aimer l’humanité sans trahir un peu la France. Selon lui, et à juste titre, la conclusion logique de la politique à la Kouchner est l’abandon – ou du moins l’affaiblissement – de l’Etat-nation au profit des structures transnationales : l’UE, l’ONU et la Cour pénale internationale, sans parler de ce tribunal officieux qu’est l’opinion internationale.

Le lendemain de la parution du livre, Kouchner contre-attaquait à la tribune de l’Assemblée nationale. Péan, déclarait-il, l’accusait de “personnifier la ‘contre-idée’ de la France. C’est-à-dire l’anti-France. Le cosmopolitisme. L’accusation de cosmopolitisme, en des temps difficiles […], ça ne vous rappelle rien ? Moi, si. Et je vais vous le dire : ça dépasse très largement ma personne.” Pierre Péan a quitté avec fracas un plateau de télévision où il avait été invité à se défendre des accusations d’antisémitisme. Bernard-Henri Lévy l’a traité de “nain”.

Pourquoi la charge de la preuve devrait-elle revenir à ce point à Pierre Péan ? Le “cosmopolitisme anglo-saxon” est-il identique à ce cosmopolitisme que dénonçaient les adversaires d’Alfred Dreyfus ? Dans Libération, Péan se demandait ce que “sans frontières” pouvait bien vouloir dire sinon “cosmopolite”. Il citait également un article de 1985 cosigné par BHL et deux autres intellectuels, dans lequel les trois auteurs déclaraient : “Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, bérets, bourrées, binious – bref, franchouillard ou cocardier – nous est étranger, voire odieux.
Dans un pays obsédé comme l’est la France par l’égalité la plus stricte dans tous les domaines de la vie – à l’exception, peut-être, du domaine financier –, on ne peut attendre de Péan qu’il accepte que Bernard-Henri Lévy et Bernard Kouchner aient le droit d’utiliser certains mots et pas lui.

“Ce fut une guerre légitime pour de mauvaises raisons”

Sans accuser explicitement Pierre Péan d’antisémitisme, Kouchner et Bernard-Henri Lévy usent de sous-entendus dans l’espoir de pouvoir contourner ses accusations. Reste que rien ne porte à croire que, quand Péan parle de “cosmopolitisme anglo-saxon”, il veuille dire autre chose que cela. Et, tout au long du livre, rien n’est présenté sous un jour plus malfaisant que la composante “anglo-saxonne” de l’idéologie kouchnérienne. Péan cite ainsi un vieil ami de l’actuel ministre des Affaires étrangères : “Il dit souvent qu’il aurait aimé naître américain.” Il place la diplomatie de Kouchner au Rwanda dans le contexte des “opérations de reconquête anglo-saxonnes” de l’après-guerre froide. Il l’accuse, ainsi que John Garang, alors chef de l’Armée populaire de libération du Soudan [aujourd’hui décédé], d’avoir sapé une stratégie conjointe franco-soudanaise qui visait à contrer “l’expansionnisme anglo-saxon dans la région” au début des années 1990. Il voit une “convergence totale des actions de Kouchner dans les Balkans avec celles des Américains”. A ses yeux, l’empire américain est comme l’Empire de La Guerre des étoiles : tout membre d’une population locale qui trouve l’influence de celui-ci bonne pour son pays est soit un imbécile, soit un lâche, soit un traître.

Mais on peut porter un regard totalement différent sur le rôle joué par Bernard Kouchner dans l’expansion de l’hégémonie américaine. Les individus décrits dans leur propre pays comme des “laquais” ou des “toutous” du nouvel ordre mondial à l’américaine sont rarement considérés ainsi par les Américains – Tony Blair, par exemple. Que cela plaise ou non, la coopération de Kouchner avec les Etats-Unis ne se traduit pas par un asservissement à la puissance militaire américaine, mais plutôt par un em­prunt des idéaux de cette dernière pour les besoins européens.

Bernard Kouchner a soutenu l’intervention américaine en Somalie en 1992, au motif notamment qu’elle ouvrirait la voie à une intervention en Bosnie. Péan se trompe lorsqu’il voit dans cette conception une trahison, mais il a raison d’y voir un problème. Si l’intervention en Somalie a rendu acceptable, par principe, une intervention dans les Balkans, l’intervention dans les Balkans a à son tour rendu acceptable, toujours par principe, l’intervention en Irak. Il y avait de bonnes et solides raisons de s’opposer à l’invasion de l’Irak mais, pour ceux qui acceptent le droit d’ingérence et autres piliers du kouchnérisme, il n’y en avait pas qui soient fondées sur des principes.

Le gouvernement Bush avait toutes les raisons de croire que la “communauté internationale”, en Europe en particulier, n’aurait que déférence pour la diplomatie américaine, cette poule qui ne cessait de pondre de gros œufs d’or humanitaires. Une fois monté le dossier motivant une entrée en guerre humanitaire contre Saddam Hussein (gazage de son propre peuple, escadrons de la mort, assassinats d’opposants politiques), tout le reste, si l’on acceptait les prémisses de Kouchner, était hors sujet. L’absence d’armes de ­destruction massive était bien malheureuse, mais c’était une question ­secondaire, comme le reconnaissait Kouchner sans la moindre ambiguïté : “Les Américains ont mené une guerre légitime pour de mauvaises raisons.”

Comme le disait Paul Berman il y a quelques années : “Si c’était une bonne chose que Kouchner sillonne les mers de l’Asie de l’Est dans un navire de location avec six médecins, pourquoi se serait-il arrêté là ?” Donner la priorité aux droits de l’homme entraîne naturellement un engagement militaire dans les zones dangereuses de la planète plus important que ne le recommanderait la prudence, aux yeux de la majorité des citoyens des démocraties. Cela se traduit par ailleurs, plus fondamentalement, par une dépolitisation des opérations militaires. S’il n’est pas toujours facile de comprendre ce qu’entendent les Français lorsqu’ils parlent de néoconservatisme, Pierre Péan a plutôt raison de dire que c’est au fond du kouchnérisme arrivé à ses conclusions logiques.

Toutes sortes de doctrines flambant neuves se sont imposées sans la moindre résistance au cours des vingt ans qui ont suivi la chute du mur de Berlin. Notamment l’interventionnisme humanitaire. Ou encore le ­capitalisme débridé.

Ces idées, tout comme leur effondrement, sont des corollaires de la doctrine régnante des droits de l’homme, imposée par un Occident individualiste à une époque où le succès le grisait.

Christopher Caldwell – « Courrier International« 

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