Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

10 décembre 2009

Du gain et des jeux

Filed under: 09 - Evènement — iledere @ 6:20

Gladiateurs du troisième millénaire

Fut un temps où, à Rome, les gladiateurs se donnaient en spectacle et se battaient jusqu’à la mort, pour le plaisir des foules. Ces pratiques ayant disparu, naquirent des formes de combat codifiées et régulées, de la lutte à la boxe en passant par les arts martiaux. Jusqu’à ce que, dans les années 1990, des entreprises de médias, désireuses d’exploiter de nouveaux marchés, réinventent les jeux du cirque : les championnats de combat ultime étaient nés.

Le 12 novembre 1993, le kick-boxeur et karatéka full-contact (« contact total ») néerlandais Gerard Gordeau entre dans la cage octogonale installée au McNichols Sports Arena de Denver (Colorado) pour un « combat ultime » contre Teila Tuli, un sumotori hawaïen. Dès le début de l’affrontement, ce dernier, qui pèse presque 80 kilogrammes de plus que son adversaire, se précipite sur Gordeau. Celui-ci recule, évite l’attaque, avant de tirer son adversaire vers lui, exploitant son élan. Tuli chancelle et tombe sur le tapis, en position assise. Un peu décontenancé, il regarde vers le haut. Gordeau lui envoie rapidement un coup en plein visage, avec la cambrure du pied. Une dent traverse les grilles de la cage et se perd parmi les spectateurs. Un filet de sang apparaît sur le menton de Tuli. De façon inattendue, et contrairement à la règle qui veut qu’il n’y ait « pas de règle », l’arbitre stoppe le combat. Il aura duré vingt-six secondes.

Le combat ultime est terminé. Quatre-vingt mille foyers américains y ont assisté grâce à leurs chaînes Pay Per View (PPV, paiement à la séance). Plus tard, ils verront Gordeau gagner une nouvelle fois, malgré une main cassée et une blessure au pied, puis perdre en finale contre le jujitsuka brésilien Royce Gracie, qui recevra 50 000 dollars (34 000 euros) de récompense pour sa victoire au premier championnat de combat ultime (Ultimate Fighting Championship, UFC).

Dans ce type de lutte, à part mordre et arracher les yeux, tout est permis : coups de poing et de pied, même quand l’adversaire est à terre et sans défense ; étouffement, tirage de cheveux ; clés, coups de coude, coups de tête… Les hommes se battent à mains nues — sans classifications par poids, ni rounds, ni limites de temps, ni jurys, ni points. La seule issue possible est le knock-out (KO) ou la soumission. Des boxeurs, des lutteurs, des judokas et des kick-boxeurs s’affrontent pour répondre à une question vieille comme le monde : qui, pratiquant de telle ou telle discipline, est vraiment le plus fort des plus forts ?

La présentation publique des affrontements ne fait aucune référence au monde du sport ou à toute autre forme régulée de compétition. Comme l’annoncent les jaquettes des vidéocassettes des premiers tournois, « il n’y a pas de règle » : « Les hommes les plus dangereux du monde se battent pour survivre sur le ring octogonal de la mort. Il n’y a pas d’échappatoire. Sur le ring, nulle part où se cacher, nulle part où s’enfuir. »

Le combat ultime ou « combat en cage » s’est fait immédiatement une place dans le champ des arts martiaux full-contact. Leur popularité soudaine a contribué à la naissance de nombreuses variantes dans le monde. A l’instar du vale tudo (« tout vaut ») brésilien, ces tournois sont devenus célèbres grâce à une série d’expressions, en concurrence au niveau international : absolute fighting (« combat absolu »), extreme fighting (« combat extrême »), cage fighting (« combat en cage »), world combat (« combat mondial »), free fight (« combat libre »), warrior combat (« combat guerrier »), pancrase, cage wars (« guerres en cage »), millenium brawls (« bagarres du millénaire »), ultimate combat (« combat ultime »). L’expression « no holds barred » (NHB)— « tous les coups sont permis » — sert de dénominateur commun.

Quand ce phénomène sort du cadre des revues d’arts martiaux et des magazines masculins, comme Playboy et Penthouse, un débat public s’enflamme dans plusieurs pays. « J’ai récemment trouvé mon fils devant un programme de la télé câblée intitulé “Ultimate Fighting Championship” et en suis resté horrifié. Des hommes se battant presque à mort. Pourquoi une telle chose est-elle auto-risée à la télé ? Et est-ce légal ? », demande-t-on avec indignation dans le courrier des lecteurs d’un magazine américain (1). En 1996 et 1997, les organisateurs essuient un sérieux revers, quand plusieurs chaînes du câble, cédant à la pression politique, refusent de diffuser les combats ; le marché lucratif du PPV se trouve alors au bord de l’effondrement.

Aux Pays-Bas, pays relativement important dans le monde des sports de combat full-contact, la secrétaire d’Etat aux sports Erica Terpstra déclare, au printemps 1995, que ces « rencontres révoltantes » ne méritent pas d’être qualifiées de sportives, et qu’elle ne les tolérera pas. Des membres du Parlement appellent à une action ferme contre les rencontres NHB ; des fédérations sportives se sentent obligées de prendre position contre ; les combattants et les organisateurs eux-mêmes en reconnaissent la violence. Au lendemain du commentaire de Mme Terpstra, Gordeau qualifie le combat en cage de « massacre rituel ». Thom Harinck, l’entraîneur de kick-boxing mondialement connu, y voit un « divertissement populaire barbare ». Mais tous deux s’opposent à l’interdiction.

« Le karaté ne fournit pas assez d’action »
Comment en est-on arrivé là ? Tout part des années 1970, au moment où une vague de ressentiment enfle dans le monde des arts martiaux reconnus — judo, karaté, taekwondo, etc. — contre les restrictions imposées par les fédérations, tandis que se développent des disciplines plus spectaculaires telles que le kick-boxing et la boxe thaï (2). Les revues spécialisées multiplient les critiques des sports établis : « Le karaté ne fournit pas assez d’action pour captiver l’attention (3). » En réponse, certains adeptes néerlandais développent une forme précoce d’art martial mixte, qu’ils appellent « barokai » : une combinaison de différentes écoles, et non pas une forme au goût du jour de combat de rue : « Nous n’avons absolument aucune envie d’être associés au pancrace (4) ou aux “sports” de combat similaires, dont le but est de donner à l’adversaire un aller simple pour l’hôpital. Nous devons empêcher ceci à tout prix. Le barokai doit toujours rester un sport bon et loyal, irréprochable (5). » La tentative se soldera par un échec.

Longtemps, la plupart des arts martiaux ont été réglementés selon l’intérêt et les souhaits de l’ensemble des pratiquants. Cependant, à la fin du XXe siècle, les rencontres sportives attirant des foules toujours plus importantes, leur organisation tend à s’aligner sur les demandes et les intérêts des… spectateurs.

Dans les années 1990, le marché de la télévision connaît une expansion rapide, grâce aux innovations du câble et du satellite. Les plus gros réseaux américains (ABC, NBC, CBS, FOX et ESPN) possédant les droits des événements sportifs les plus populaires, les compagnies de télévision plus petites, comme SEG, recherchent de nouveaux marchés. Ce sont elles qui vont exercer la plus grande influence sur la forme des combats en cage. Puisqu’il s’agit d’attirer un public le plus large possible, la technique et le style s’effacent au profit de la sensation offerte par les combats en tant que spectacle — sensation atteinte grâce à des niveaux de violence délibérément accrus.

De même que l’arrivée du magnétoscope facilita la diffusion massive de la pornographie dans les années 1980, la télévision PPV apporte cette nouvelle forme de divertissement. L’excitation est produite par le dépassement des limites ordinaires, par les KO dramatiques, par la « vraie » violence, par ce qui est généralement inaccessible et interdit.

Aux Etats-Unis, les championnats de combat ultime font rapidement partie des programmes PPV les plus populaires ; chaque événement rapporte bientôt plus de 10 millions de dollars (6,7 millions d’euros). Le premier championnat de combat ultime organisé hors des Etats-Unis se tient au Japon, où il atteint le plus haut niveau d’audience jamais enregistré pour un tournoi d’arts martiaux. La vidéocassette du premier UFC anglais s’installe à la première place des locations. Vu son succès commercial, d’autres entreprises de médias prennent le train en marche et créent des déclinaisons de la formule UFC. Peters Entertainment Group diffuse d’abord le World Combat Championship. Battlecade, qui fait partie de General Media International, éditeur notamment de Penthouse, lance un autre événement, l’Extreme Fighting.

Leur organisation reflète clairement la dynamique commerciale. Les arbitres, les juges et ceux qui comptent les points sont remplacés par des personnes issues de l’industrie des médias et du divertissement : le meneur de jeu de l’UFC est un ancien publicitaire ; le directeur créatif John Milius est réalisateur ; le producteur et promoteur n’est pas une association sportive, mais une compagnie de télévision PPV.

Bien que les championnats de combat ultime aient initialement été conçus comme l’affrontement de différents styles, les chargés de promotion s’aperçurent rapidement que cela n’avait aucune importance aux yeux de la clientèle des téléspectateurs. D’après le meneur de jeu de l’UFC Art Davie, la vaste majorité du public PPV est constituée de « gars qui aiment le football de la NFL [National Football League], les truck pulls (6) et le catch professionnel — ils veulent de l’action. Ils n’ont pas vraiment l’air de s’intéresser aux nuances des arts martiaux, et encore moins au style de chaque combattant (7) ».

Attirés par la violence, largement bannie de la vie quotidienne, ils peuvent profiter de l’excitation procurée par la transgression des règles habituelles en regardant des affrontements dangereusement proches de ce qui est considéré comme la dure réalité d’un combat de rue.

Les lutteurs, vers qui tous les yeux sont tournés, ont évidemment une vision différente. Pour eux, les matchs représentent des prestations aux risques réels mais circonscrits. Pourquoi s’y exposent-ils ? En plus d’être payés pour leur participation et, éventuellement, de remporter l’argent du prix, concourir sert leur réputation, laquelle procure d’autres sources de revenus : cours, démonstrations, contrats pour d’autres combats, rôles dans des films ou des publicités (y compris pour leurs propres dojos). Conscients des risques, les athlètes les plus jeunes et situés au sommet de leur carrière évitent ce type d’affrontement. Une blessure aurait pour eux un effet désastreux.

Presque tous sont d’anciens champions de sports où il y a peu d’argent à gagner. Leur carrière touche à sa fin, c’est donc le bon moment pour profiter de leur « capital physique ». Les rencontres leur donnent statut et respectabilité dans le monde de leurs pairs et du public des arts martiaux. Entrer dans la cage constitue un acte de grand courage et leur physique impressionnant, la force qu’ils exposent aux projecteurs et aux caméras effrayent et fascinent.

L’un d’eux décrit ainsi l’ambiguïté de ce qu’il ressent : « C’est du combat de rue, plus que tout autre art martial. Je l’ai fait. J’ai été dans cette cage. Et j’aurais raté ça pour rien au monde, ça, c’est sûr. Mais je vous le dis : quelqu’un va se faire tuer un jour. Il sera là, étendu sur le ring, mort. En tant que sportif, c’est une expérience fantastique qu’il faut vivre une fois. Parce que tu veux savoir. Ça te donne du recul, et de la fierté aussi. Tu peux te dire : “Je l’ai fait une fois.” Mais en tant que sportif et en tant qu’être humain, je vous le dis, le combat ultime est vraiment trop raide. Je ne trouve pas ça juste de donner des coups de pied à la tête d’un gars qui est à terre. On a envie de dire : “OK, les mecs, on n’a qu’à se faire un bon combat de rue” ».

Plutôt des athlètes en fin de carrière

Face aux campagnes d’interdiction menées dans certains Etats américains, au Canada, au Royaume-Uni, les entrepreneurs modifient leurs stratégies. En cachette des médias et de la sphère politique, les plus petits d’entre eux programment des rencontres à la limite de la légalité. L’organisateur des combats aux Pays-Bas, par exemple, se « délocalise » pour enregistrer ses sessions sans attirer l’attention des autorités ; il choisit l’île (néerlandaise) d’Aruba, dans les Caraïbes, et Saint-Pétersbourg, en Russie. Une autre catégorie entreprend de réglementer plus strictement les combats de manière à les faire accepter en tant que « sport », à obtenir des licences pour les organiser et à regagner l’accès au marché PPV. C’est la voie choisie par les organisateurs UFC, aux Etats-Unis.

En tout état de cause, la télévision payante, le marché du DVD, le téléchargement sur Internet ainsi que le streaming (téléchargement et visionnage simultané) ont permis de commercialiser des événements pour lesquels les mécanismes du contrôle local et national ne fonctionnent plus. Ici, comme dans d’autres domaines de la vie sociale où sont mis en jeu les fantasmes et les émotions, rien n’est plus excitant que ce qui est présenté comme la réalité ultime.

Johan Heilbron et Maarten Van Bottenburg. pour ‘Le Monde Diplomatique »
Johan Heilbron : Chercheur au Centre de sociologie européenne (Centre national de la recherche scientifique, CNRS).
Maarten Van Bottenburg : Professeur de sociologie du sport à l’université d’Utrecht (Pays-Bas).

(1) Parade Magazine, 10 décembre 1995, cité par Lawrence A. Wenner, MediaSport, Routledge, Londres, 1998, p. 252.
(2) Les sports de combat traditionnels, de même que la lutte ou la boxe, sont très codifiés, et le niveau de violence reste contenu.
(3) Zendokhan, n° 4, Amsterdam, 1985.
(4) Sport pratiqué dans l’Antiquité grecque et permettant quasiment tous les coups, y compris mortels.
(5) Zendokhan, op. cit.
(6) Exhibitions dans lesquelles d’énormes camions tirent de lourdes charges.
(7) Clyde Gentry, No Holds Barred : Ultimate Fighting and the Martial Arts Revolution, Milo Books, Preston (Royaume-Uni), 2005.

2 réponses à “Du gain et des jeux”

  1. AZEARDJ AIMED dit :

    Bonsoir maître
    Nous sommes une organisation sportive en Algérie qui s’appelle « wof » désirons nous participer à votre formation, pour avoir des expériences dans le domaine des arts martiaux. Ce que nous voulons vous dire c’est de nous donner une invitation de votre part pour participer aux championnats internationaux et les rencontres avec vous, ainsi que les croisements entre différentes salles. Veuillez vous nous donnerai un avis favorable et nous attendons votre réponse avec passion

    salutations sportive.

  2. le coucou dit :

    Je découvre, et si je pouvais très bien imaginer ça comme une fiction, ce panorama d’une réalité me glace. La violence est en nous, certes, mais jusqu’à présent, les sociétés humaines avaient toujours su la refouler ou la canaliser au travers de symboles plus ou moins acceptables… C’est l’espèce de transgression que représente l’adhésion des spectateurs à ces combats qui me semble la plus effrayante.

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