Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

8 janvier 2010

Qu’est le jospinisme devenu?

Filed under: 13 - PS — iledere @ 6:30

«Jospin, le retour, mais vers le passé.» C’est avec ces mots que Lionel Jospin a présenté le documentaire de Patrick Rotman à ses 400 invités, mardi soir dans un cinéma parisien (il sera diffusé sur France 2, les 14 et 21 janvier prochains). Ce jeudi, l’ancien locataire de Matignon (de 1997 à 2002), éliminé du second tour de la présidentielle le 21 avril 2002, publie également un livre d’entretien retraçant sa vie (Lionel raconte Jospin, éditions du Seuil), avant d’occuper les médias durant tout le premier mois de la nouvelle année.

Quand il lui est demandé s’il se sentait prêt à exercer la fonction «terrible» de premier ministre, Lionel Jospin répond: «Je me suis mesuré concrètement à l’épreuve elle-même et j’ai fait mon travail. Après le jugement appartient aux autres.» Alors Mediapart a confronté six jospiniens d’antan aux dires du livre de l’ancien mentor, pour discuter avec eux de trois questionnements entourant la sortie du livre. Que reste-t-il de Jospin aujourd’hui au PS? Quelle leçon tirer avec le recul du 21 avril? Y a-t-il des héritiers de Jospin au PS en 2010?

Parmi les personnes contactées par Mediapart, on retrouve des proches de longue date, comme l’eurodéputé du Sud-Ouest Kader Arif, le maire de Quimper Bernard Poignant, ou la députée de Paris Annick Le Petit. Mais aussi un ancien ministre de son gouvernement, le député de l’Indre Michel Sapin (Fonction publique et Réforme de l’État) ; un ancien proche passé chez Strauss-Kahn et devenu lieutenant d’Aubry, le député de Paris Jean-Christophe Cambadélis (avec qui il a travaillé sur les Assises de la transformation sociale en 1994, prémisses de la gauche plurielle) et un ancien conseiller technique de son cabinet, en charge des affaires européennes, l’actuel fondateur du think-tank Terra Nova, Olivier Ferrand.

Ce qu’il reste de Jospin aujourd’hui?
Pour Jospin, il faut chercher à «maîtriser le temps dans l’action». Il définit d’ailleurs sa vision de la gouvernance comme contraire à celle de la présidence Sarkozy:

«Je n’avais pas de problème d’autorité, j’exerçais mon rôle d’arbitrage et en même temps, ayant autour de moi des personnalités fortes, je n’empiétais pas sur leur travail, je respectais leurs compétences (…) C’est pourquoi, aujourd’hui, la façon de faire du président de la République m’est proprement incompréhensible. Marginaliser le premier ministre, malmener les ministres, intervenir dans leurs compétences, leur dérober des annonces, les laisser s’avancer pour les contredire et enfin les tancer (…) Je suis persuadé qu’en période de difficultés, une telle manière d’agir – car on ne saurait parler de méthode – se révélera néfaste.»

Jean-Christophe Cambadélis: «Je retiens de Lionel trois choses: la politique avant le people, la raison avant la passion, la constance avant l’inconsistance et l’incohérence. Ce triptyque a donné une certaine texture à l’action de Jospin. Il y avait une volonté chez lui de ne pas être bousculé par les événements. Quand il a été confronté à la réalité du cycle libéral à partir de 2000, il a essayé de préserver l’essentiel, comme les retraites ou la défense des services publics, en lâchant sur d’autres secteurs. Mais on était dans un contexte bien particulier, entre Blair et Schröder. Il n’était pas maître du socialisme en un seul pays.»

Kader Arif: «Le film le voit apparaître tel qu’en lui-même: sans complaisance, mais en rien insultant ou agressif. C’est autre chose que la vie politique actuelle. On retient de lui une certaine conception de la politique. La nécessité d’être fidèle et de ne pas cracher sur ce qu’on a adoré, l’importance d’être stable, une constance et un sens du collectif. Jospin, c’est: «Passer moins à la télé, mais dire moins de conneries!»

Il y a aussi chez lui l’idée du rassemblement, toujours, avec le souci permanent de construire une position centrale, du programme commun avec le PCF jusqu’à la gauche plurielle. C’était enfin un modèle d’humanité dans les relations personnelles, faisant toujours attention à répondre à tout le monde, à lire les notes de tout le monde, à ne jamais mépriser personne. Sa rigueur a pu passer pour de la rigidité, mais je préfère la rigidité aux pas de danse désordonnés auxquels on assiste souvent aujourd’hui.»

Michel Sapin: «Je me sens beaucoup plus proche de sa façon rigoureuse et sérieuse de faire de la politique, que de ce qu’on peut voir aujourd’hui. Il y a chez lui une manière « anti-bling-bling » et une honnêteté désintéressée qui est une forme de modèle. Toutefois, il y a quand même une forme de rigidité chez lui, et une certaine absence d’autocritique, estimant parfois que les erreurs sont surtout commises par les autres.

Mais sa personnalité n’est pas si anachronique, surtout dans l’ambiance bling-bling actuelle, dont je suis convaincu qu’elle est une parenthèse qui va bientôt se refermer. Etre sérieux, honnête et modeste n’est pas incompatible avec une bonne communication. Au contraire, en période de crise, c’est même un plus.»

Olivier Ferrand: «Je garde le souvenir d’une extraordinaire puissance éthique. Il restera dans la poignée de responsables qui ont marqué l’histoire de la gauche française au XXe siècle. Sa rectitude et son désintéressement alors que se terminent les années Mitterrand sont ce qui m’a marqué en voyant le documentaire. Sur le bilan, il est avec Rocard le meilleur premier ministre de la Ve République, tous deux ont su montrer leur culture de l’efficacité dans la réforme. Certes la fin de mandat a été plus délicate, mais tous les gouvernements connaissent des difficultés au moment de retrouver un second souffle, après avoir appliqué les mesures fortes de leur programme.

Il savait laisser de l’espace à ses ministres, et Olivier Schrameck (son directeur de cabinet) était son complément idéal, car le fonctionnement politico-administratif et la maturation technique des décisions étaient excellents. En revanche, la machine à produire des idées ne fonctionnait plus, il n’y avait pas de structure pour accueillir les intellectuels et les experts. La République des idées a d’ailleurs été créée après le 21 avril.»

Bernard Poignant: «Le jospinisme, c’est un moment d’histoire remarquable, au même titre que le mitterrandisme. Il est le seul socialiste à avoir gagné une législative sans avoir gagné de présidentielle. Il est aussi le seul socialiste à avoir dirigé durant cinq ans, autant que Pompidou. Jospin, c’est aussi un double symbole: l’unité de la gauche victorieuse et la désunion défaite. Enfin, il est le symbole à sa façon de la synthèse du socialisme: il a gagné en mitterrandien, puis a géré en mendésiste.»

Annick Le Petit: «L’époque Jospin est un bon guide pour les socialistes, surtout pour sa dimension collective et son souci de la cohésion sociale et de la situation économique, mais aussi de l’ouverture aux questions sociétales.»
Quelle leçon du 21 avril?
Son retrait de la vie politique dès le soir de la défaite présidentielle, Jospin l’assume, amer et solennel, neuf ans après: «(Cette décision) s’impose à moi. D’abord, une défaite aussi grave, je dois clairement en prendre la responsabilité. Ensuite, l’inconséquence de la gauche dans cette élection me pousse à y réintroduire de la gravité. Je dois cela à la démocratie

Et quand il évoque l’entre-deux tours, la confession flirte avec l’aigreur: «Faire barrage à Le Pen allait de soi pour le peuple français. Il n’avait pas besoin du lyrisme masochiste d’une gauche défaite pour y veiller (…) J’éprouvais un sentiment de gâchis, mais j’espérais au moins que le choc de mon départ servirait les socialistes. J’entendais laisser la place à une génération plus jeune pour qu’elle fasse ses preuves.»


Jean-Christophe Cambadélis
: «C’est à la fois l’honneur et le drame de Lionel Jospin. Il a toujours pensé de façon essentiellement politique, et cette fois-ci plus que toute autre. Son geste a provoqué de la gravité, a obligé à réfléchir. Ce soir-là, il a sauvé ce qu’il a été. Mais le peuple de gauche est complexe, affectif, frondeur, et pas uniquement politique. Donc il a ressenti cet acte comme un lâchage. L’enjeu de cette conclusion politique pour Jospin est de faire revenir au premier plan son bilan, et de secondariser sa défaite.»

Kader Arif: «Ça me gonfle d’entendre encore certains parler d’abandon. Dans la brutalité et la surprise de la défaite, pour une fois la politique a été honorée. D’ailleurs à l’époque, le premier sentiment général a été celui du respect envers celui qui prenait la défaite sur ses seules épaules. Son geste l’honore, même si ça n’enlève pas les regrets. Des regrets, j’en avais encore hier soir en voyant le film. Mais les regrets ne nourrissent pas l’avenir.»

Michel Sapin: «Il était le chef de la majorité. Quand il quitte le navire de l’Etat, il apparaît normal qu’il quitte aussi le navire socialiste. Il y a une forme de grandeur dans cette attitude. Ses velléités de retour pour la présidentielle de 2007 ont un peu troublé la grandeur de ce geste.»

Olivier Ferrand:
«Il y a un énorme panache dans son retrait. Les politiques ont d’habitude beaucoup de mal à arrêter ou à prendre leurs responsabilité, mais lui est resté conforme à son éthique. On ne saura jamais si le sentiment de culpabilité de l’électorat aurait pu créer un rebond plus fort dans les urnes aux législatives, mais sa capacité à clore une carrière devrait plutôt inspirer qu’être dénoncée.

Paradoxalement, les résultats de la présidentielle de 2002 prouvent la réussite du bilan Jospin, car pour la première fois le balancier politique restait à gauche. Par rapport à 1995, la droite perd 4 millions de voix, quand la gauche retrouve son score. La leçon du rassemblement est essentielle à retenir, car la situation actuelle est similaire: la gauche est structurellement majoritaire, mais sa division l’empêche encore d’être victorieuse.»

Bernard Poignant:
«Dans le film, Lionel parle de « frivolité de l’électorat » et je suis d’accord avec cela: ce résultat collectif doit être assumé par chaque électeur individuellement. Par son départ, il dit aux Français: ‘Si vous vouliez un socialiste au second tour, ne jouez pas au premier. La façon dont le reste de la gauche a fait campagne contre lui devrait aussi servir de leçon.»

Annick Le Petit: «Je n’ai pas regretté qu’il parte, je comprends cette réaction tripale. La fin de mandat a été frustrante, la « dream-team » était déséquilibrée avec les départs de Chevènement, Strauss-Kahn et Aubry, et je pense qu’on a eu tort de ne pas assez parler ni d’assumer notre bilan.»

Quels héritiers?
Dans Lionel raconte Jospin, l’ancien premier ministre multiplie les références à ceux qui l’ont entouré, nombreux ayant droit à une mention, souvent accompagnée d’un adjectif sympathique et attentionné. François Hollande a droit à un sous-chapitre, rappelant leur duo à la tête du PS. Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry ne sont pas oubliés, comme les deux tauliers de sa «dream-team». L’ami Bertrand Delanoë est aussi cité, évidemment. D’autres sont en revanche taclés par Jospin: Laurent Fabius, Ségolène Royal, Arnaud Montebourg.

Jean-Christophe Cambadélis: «Il n’y en a pas, car il n’en a pas voulu, ce n’est pas sa conception de la politique. Mais on trouve du « Lionel » chez Martine Aubry: du sérieux, pas de bavardage, pas d’omniprésence médiatique, une façon d’agir raisonnée, une volonté de travail collectif.»

Kader Arif: «Dire des noms, c’est contre-dire l’idée même du jospinisme. Les héritiers de Lionel seront ceux qui reviendront à de la sagesse et qui auront le sens de la responsabilité. A chacun de prendre sa part de jospinisme.»

Michel Sapin: «Lui-même était à la fois l’héritier de Rocard et de Mitterrand, une sorte de synthèse entre les deux gauches du PS. Je ne saurais dire qui sont les héritiers de Jospin, mais je sais ceux qui n’en sont pas. Ceux qui n’ont pas de cohérence dans leurs convictions, adoptent des postures gauchistes ou opèrent des revirements stratégico-idéologiques. Ou ceux qui sont dans le contre-pied permanent, l’agitation médiatique et la politique des coups. Mais en réalité, la majorité du parti a une part de patrimoine jospinien, de DSK à Hollande, en passant par Aubry…»

Olivier Ferrand: «Tout le monde porte une part de Jospin aujourd’hui: Hollande, Strauss-Kahn, Aubry, Delanoë.»

Bernard Poignant: «Selon moi, l’orphelinat de Jospin dure toujours. J’espère que celui qui sera désigné héritier pour la présidentielle sera se montrer digne de lui. Je ne peux pas me résoudre à la politique spectacle, à la succession d’émotions, sans référence à l’histoire. Moi, je ne suis pas choqué par l’austérité, même si on dit que je suis archaïque. La politique, ce n’est pas s’amuser tous les matins devant une caméra.»

Annick Le Petit: «A part Bertrand Delanoë, je n’en vois pas d’autre. Il a le même désir de ne pas brader l’histoire du socialisme. Il l’assume sans être dans l’immobilisme, en étant en prise avec le réel, et en ayant le même sens des priorités politiques. Hollande a eu son côté fédérateur, parfois un peu trop en fait, au détriment de la clarté de notre ligne. Fabius, lui, n’a pas respecté un vote militant, ce qui est impensable dans le logiciel jospinien. Aubry est dans le même état d’esprit que Jospin dans sa gestion du PS, basé sur la remise au travail, mais quand on voit l’organigramme de la direction, il y a autant de monde que sous Hollande, avec bien plus d’antagonismes que sous Jospin. Le poids des baronnies locales et des courants, pourtant bien plus fictifs qu’alors, semble l’emporter sur l’autorité du chef de parti. Quand Lionel confiait un dossier, il ne s’amusait pas à le confier à trois autres dans le même temps.»

Stéphane Alliés pour « Mediapart« 

4 réponses à “Qu’est le jospinisme devenu?”

  1. Dr.NJOH ELOMBO dit :

    LIONEL RACONTE JOSPIN:QUI AURAIT CRU QUE NOS RECITS REVIENDRONT SUR L’ACTUALITE ?

    Il n’y a donc personne à présent,à faire des commentaires sur le livre que M.Jospin vient de
    faire paraître aux Editions du Seuil ? L’interview qu’il accorde au Journal « Le Monde » est en
    symbiose avec la plupart de ce qui est écrit ci-dessus. Où sont dons les commentateurs ?
    Le site n’est plus du tout vivant !

  2. Belgo5.0 dit :

    et foutre !, qu’on cesse de me dire que  »Jospin a bien géré », il admet lui-même (extrait cité dans la note ci dessus) que la voiture marchait toute seule, qu’il faisait « juste les arbitrages » et qu’en somme les ministres tiraient à hue et à dia…

    Tant que les chevaux ont la meme idée et la même direction, OK !
    Mais si le cocher ne sait pas les maitriser….alors tout va mal !

    ET DONC je rappelle que le cheval « les Verts » a rapidement montré son esprit collectif (à raison d’ailleurs, puisque sur l’affaire des sans-papiers (je salue ici Emmanuelle Béart, une grande conscience qui honore ce pays)) dans le Gouvernement Jospin a montré (c’est normal il était composé de bureaucrates) sa culture Nationale, donc communautariste et élitiste, bref « de gauche ».

    Jusques à quand ? JUSQUES A QUAND ? payerons-nous, classes populaires socialistes, les pots cassés de ‘la gauche » ??
    « le Belge »‘

  3. Belgo5.0 dit :

    j’ai entendu Jospin ce matin chez Apathie. Il parlait comme un trotskyste. Son lapsus sur le Front National à propos de Dominque Strauss-Kahn est tout à fait révélateur de ses principes de fonctionnement. Ce type est médiocre et dangereux, et les gens qui le suivent révèrent des icones.
    Comme militant de base, je suis fatigué de ces prosélytes Nationaux.

    Je me pose la question des conditions de la genèse de « la gauche plurielle », sociologiquement et religieusement parlant, et des conséquences anti-bureaucratiques à en tirer.

    En tant que militant de base du PS, je demande publiquement un bilan politique des 35H, DE LEUR ANNUALISATION, DE LEUR EFFET SUR LE SMIC, des conditions d’autonomie de la Nouvelle Calédonie, du statut de la Corse, et du traité d’Amsterdam sur « la stabilité et la croissance ». Par ailleurs, j’espère que le secret sera levé sur l’Affaire des Frégates…comme sur l’affaire des sous-marins pakistanais.

    « le Belge »

  4. Made dit :

    Tout le monde sait que jospin est mort, d’ailleurs il suffit de poser la question : Séguin et jospin sont dans un bateau, Séguin tombe à l’eau , que reste-t-il : RIEN.

    Tout est dit,

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