Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

15 février 2010

Durand vaut-il 500 fois plus cher que Dupont ?

Filed under: 03 - Economie — iledere @ 6:32

J’ai déjà évoqué cette question, mais permettez-moi, ici, de l’approfondir : Les faramineux revenus que s’adjuge une infime petite élite de grands patrons ou de grands financiers non créateurs d’entreprise (héritiers, ex-hauts fonctionnaires cooptés ou promus par le pouvoir politique, voire spéculateurs), ont été peu à peu banalisés.

Or, ce creusement (inconcevable il y a encore une trentaine d’années) des inégalités devrait nous poser une quadruple question : sociale, philosophique, morale et économique.

Sociale
Quel est le niveau au-delà duquel les inégalités deviennent inadmissibles parce qu’indécentes – pour ne pas dire obscènes – socialement ? Rappelons-le : avant-guerre, l’industriel Ford évoquait un rapport de 1 à 10 entre un grand patron et ses salariés ; après-guerre, le banquier Morgan de 1 à 20, et d’autres – a mi-voix – de 1 à 30 ou 40.

Nul n’avait imaginé qu’on atteindrait des éventails de 1 à 400 pouvant culminer de 1 à 1000 ou plus dans le cas d’Antoine Zacarias, l’ex-patron de Vinci drivé par Alain Minc. L’équivalent de 400 000 années de travail accumulées en 6 ans…

J’ai moi-même été « patron » pendant 23 ans. Chef d’entreprise, si on préfère. Dont le chiffre d’affaires était plus élevé que celui d’une PME. J’ai pu gagner jusqu’à 6 fois le salaire le plus bas. Et je trouvais cela beaucoup. Alors 400 ou 600 fois !

Que s’est-il passé qui explique un tel écartèlement ? La prise de pouvoir des actionnaires au détriment des « managers », la submersion de l’économie réelle productive par l’économie financière virtuelle et la suppression des tranches marginales de l’impôt progressif sur le revenu qui taxait, y compris aux Etats-Unis après-guerre, à 80 % ou plus le surplus gagné au-delà d’un niveau d’indécence.

La seule façon, non dirigiste, de limiter les rémunérations qui transgressent le seuil d’obscénité, serait évidemment de rétablir, aujourd’hui, ces tranches soumises à la surtaxation.

Philosophique
Un rapport de 1 à 40 (ce qui est beaucoup) peut se justifier par une différence de compétences, d’instruction et de diplômes, de mérite, de taux d’activité, d’effiscience ou même de résultats.

Mais de 1 à 400, ou plus ? Qui travaille 400 fois plus qu’un autre ? Peut afficher 400 fois plus de connaissances ou de diplômes, de mérite ou même de résultats ? Qui court 400 fois plus vite, pense 400 fois mieux, agit 400 fois plus efficacement ? Pas seulement par rapport à un manœuvre (car, là, le rapport de revenus est de 1 à 800), mais par rapport à un professeur agrégé, par exemple ? Ou même à un instituteur ?

Tout le monde sait, en réalité, que cela n’a rien à voir, que tel grand patron ou grand financier qui bat des records de rémunération doit tout à un héritage, aux circonstances qui l’ont placé en situation de pouvoir, aux soutiens politiques dont il a bénéficié, etc.

Combien des bénéficiaires de ces hyper revenus ont mené une entreprise au désastre ou ont eux-mêmes sombré dès lors qu’ils n’étaient plus en situation de diriger ? L’ex-PDG de Péchiney, qui se fit avaler catastrophiquement par une autre boîte, raflât 10 millions au passage. Combien d’« homme d’affaires de l’année » ou de « patron de l’année » qui, une fois écarté pour cause d’échec, se sont tout simplement évaporés dans la nature ?

En vérité, l’inégalité, au-delà d’un certain stade, ne se justifie par aucune différence qualitative, par aucune hiérarchie de mérite, même pas, la plupart du temps, par une effiscience sanctionnée par le marché.
Quel produit de même type et de même catégorie qu’un autre (car un homme, par définition, fait partie de la même espèce qu’un autre homme, un actif est catégoriellement comparable à un actif, comme un diplômé à un diplômé), le marché valoriserait-il, spontanément, à 300 ou 400 fois la valeur d’un autre ?

Jean-Marie Messier, ex-PDG de Vivendi, a laissé croire que ses revenus pharaoniques correspondaient à ceux que lui aurait assuré le marché américain. Il s’est, effectivement, installé aux Etats-Unis ; mais il n’y valait plus grand chose. Et qui a proposé à l’ex-patron de Vinci, le fameux Antoine Zacarias, des revenus correspondants, ne fût-ce à un tiers de ceux qu’il s’octroyait ? Personne, évidemment.

En fait, les inégalités de revenus ont largement dépassé le plafond au-delà duquel la philosophie même du système tout entier s’en trouve ruiné.

Morale
La remarque est certes subjective. Mais dès lors qu’il n’y a plus aucune justification rationnelle ou éthique à une répartition radicalement inéquitable de richesses ou à une amplitude de revenus – d’autant que l’utilité collective (et spirituelle encore moins) de ce que récompensent certains gains ahurissants n’est jamais prise en compte -, le socle moral sur lequel repose cette logique économique s’effondre.

Ici, l’éthique laïque concorde avec tous les textes d’aspiration religieuse. Jaurès et Bernanos se rejoignent.

Economique
Même si on laissait de côté l’aspect social, philosophique et moral de l’ampleur des inégalités que la logique néolibérale a engendré, on aurait du – on devrait – s’y attaquer frontalement, car il était fatal qu’elle engendrât une crise économique majeure. Il n’est nul besoin d’avoir obtenu un diplôme d’HEC pour le comprendre.

Examinons ce qu’était la situation des Etats-Unis en 2007 (comme en 1929 d’ailleurs) : d’un côté, mais au profit d’une minorité, une accumulation inouïe de moyens financiers susceptibles de booster une croissance productive, et, de l’autre, soit une stagnation relative des revenus de 70 % des classes moyennes, soit un recul des rémunérations des travailleurs salariés. Et donc, une consommation incapable de suivre, par insuffisance du pouvoir d’achat, le surplus d’offres accumulées, lui-même exacerbé par le surplus de nouveaux besoins artificiellement créés.

Résultat ? Pour éviter la crise (ou pour la retarder mais, du même coup, on l’a amplifié), on a dopé artificiellement la consommation par une incitation compulsive au crédit. Le summum a été atteint avec la diffusion de crédits hypothécaires immobiliers au sein d’une population très pauvre, laquelle ne prenait ce risque fou qu’en anticipant sur le grossissement continu de la bulle immobilière qui valorisait ses hypothèques.

Que la bulle éclate et c’était la catastrophe. C’est très exactement ce qui s’est passé.
C’est donc bien l’aggravation de la structure fondamentalement inégalitaire du système qui a généré la grande crise, en particulier aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

En France, le système social beaucoup plus redistributif et le poids de l’Etat (ce que, précisément, les néolibéraux dénoncent) ont joué le rôle d’un édredon qui a (relativement) amoindri la brutalité de la catastrophe.

Ce qui s’est creusé, ce n’est pas l’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres. Mais entre les 1 % du haut et les 60 % du bas et du milieu. Entre les revenus du grand capital et celui du petit et moyen capital. Retenons ce chiffre éloquent : entre 1998 et 2006, 90 % de la population a vu ses revenus déclarés augmenter de près de 5 % (4,6 % exactement), 1 % de plus de 19,4 %, 0,1 % de plus de 32 % et 0,01 % de 43 %.

La question sociale d’aujourd’hui n’est plus seulement celle des exclus, elle est aussi celle des outrageusement inclus.

Jean François Kahn
pour son blog « tourner la page »

2 réponses à “Durand vaut-il 500 fois plus cher que Dupont ?”

  1. cala dit :

    Je pense pas que ces différences soient dues au « pouvoir » des actionnaires, en dépit du discours conformiste et mal intentionné qui semble vouloir s’imposer. Les réels profiteurs de cette rente son les spéculateurs financiers qui peuvent investir au moins un million de dollars et qui les placent dans des fonds « privés » c’est à dire non ouvert au public. Le petit actionnaire, voir les protestations de leurs associations défense, sont eux aussi des victimes.

  2. La main gauche dit :

    JFK avance un 40, pourquoi pas, c’est de toute évidence plus juste que 400, mais ça a le défaut d’être étayer sommairement et de mélanger les revenus du travail et du capital..

    Sur le revenu du travail.. A la manière Sarkosy, ça donne quoi :

     » Madame Ferrari vous trouvez normal qu’un travailleur qui se lève tôt Bac +2, on est capable d’être rationnel et de lui dire sur la base de textes référentiels, pour tant d’heures, il aura tant d’euros, pour 2 ans d’études, il aura tant de prime, pour telle fonction, tant d’année d’expérience, etc, on lui calcule à l’euro près combien ça vaut, et ça jusqu’à l’échelon chef de poste ou responsable de service, et, dés qu’on passe à l’échelon directeur, grand patron, Bac++++, on devrait trouver normal de ne plus s’appuyer sur des textes conventionnels ou réglementaires, et d »avancer des chiffres comme ça à la volée, qu’on permette à l’irrationnel de grever les comptes d’une entreprise ?!?, Madame Ferrari, ça n’est pas ma conception du travail et de la gestion en bon père de famille d’une entreprise de mon pays »

    Il y a matière à étayer et rationaliser tout ça.

    Reste la question de l’offre et de la demande, elle se pose aussi bien avec les maçons dans le bâtiment, les médecins en cambrousse, qu’avec la grosse tête soit disant providentielle pour EDF ! ça n’empêche pas pour autant de se laisser glisser dans la déraison sans limite, faut parfois faire avec ce qu’on a !

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