Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

10 mars 2010

L’Ecolier, l’Officier et le Fabuliste, ou l’inadaptation de la pédagogie des années 2000

Filed under: 02 - Education — iledere @ 12:00

Il en est des modes éducatives comme de toutes les autres modes : elles connaissent leur heure de gloire, passent et parfois reviennent.
Mes grands-parents ont appris La Marseillaise à l’école primaire, ce que je n’ai jamais fait ; et depuis quelques années, nos chères têtes blondes y ont à nouveau droit : la loi d’orientation et de programme pour l’école du 23 avril 2005 précise ainsi que l’« enseignement d’éducation civique comporte obligatoirement l’apprentissage de l’hymne national et de son histoire ».

On se souvient alors du débat suscité par cette mesure, « idéologique » pour les uns, parfaitement « légitime » pour les autres, qui rappelaient la nécessité, en ces temps de Marseillaise sifflée dans les stades, de donner aux enfants le sens d’une « appartenance à une communauté », de leur transmettre les « valeurs de la République ».
Les critiques n’ont pas manqué : décision « chauvine », portant sur un texte « raciste » et plein de « haine », dont la rhétorique guerrière ne pouvait que choquer des enfants d’une dizaine d’années. Certes, mais pour cela, encore faudrait-il que ces derniers en comprennent les paroles…
M. Fillon a-t-il seulement essayé de faire apprendre ne serait-ce que les deux premiers couplets de ce chant à un enfant en classe de CM2 ? J’en doute.
Si l’expérience vaut toutefois la peine d’être menée, elle atteint très vite ses limites : la « horde d’esclaves » devient un « ordre d’esclavage » et les « rois conjurés », des « rois décapités ». Sans parler des mots « outrage » ou « entraves », qui pourraient être en russe ou chinois dans le texte sans que cela ne change grand-chose pour l’élève, au supplice lorsqu’il s’agit de retenir « C’est nous qu’on ose méditer / De rendre à l’antique esclavage ! », construction terriblement barbare pour des oreilles de dix ans.

La Marseillaise n’a pas été écrite pour des enfants et son français un peu vieilli ne facilite rien. Le « sang impur » qui « abreuve nos sillons » ne traumatise guère les âmes innocentes : pour cela, il faudrait déjà que les termes « abreuver » et « sillons » aient un sens pour elles… Les images contenues dans ce chant guerrier ne choquent pas nos enfants : ils ne les voient tout simplement pas, ne les comprennent pas.

Dans ces conditions, on peut s’interroger sur le travail mené en classe autour du texte qui, de toute évidence, n’a donné lieu à aucune explication et n’a absolument pas été resitué dans son contexte historique. De plus, quel sens cela a-t-il de n’apprendre que les deux premières strophes, sans évoquer les suivantes, et notamment la mention finale de la « Liberté » ? Quel sens cela a-t-il d’apprendre le texte bêtement par cœur, sans le comprendre ni le chanter ?
Apprise comme un simple poème, La Marseillaise, en perdant sa musique, ne perd-elle pas la moitié de sa symbolique ? Quitte à apprendre un texte par cœur (excellent exercice pour la mémoire, au demeurant), puisse M. Rouget de Lisle me pardonner, mais je lui préfère M. de La Fontaine et son « Corbeau et le Renard » ou sa « Cigale et la fourmi », poèmes beaucoup plus accessibles, selon moi, pour des enfants encore à l’école primaire : les animaux doués de la parole du fabuliste sont des images bien plus évocatrices que les « sillons » abreuvés de « sang impur ».

Bien sûr, les Fables de La Fontaine, sujet du Roi-Soleil, ne permettent pas de transmettre les « valeurs de la République française » ; mais un texte tronqué, appris par cœur sans le comprendre, les transmet-il vraiment davantage ? Pour cela, une étude et une explication, lors du cours d’histoire portant sur la Révolution française, des premiers articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte plus compréhensible pour des enfants de dix ans, me semblent bien plus efficaces et profitables pour l’élève. Non, décidément, en matière de poésie, idéologie ne rime pas toujours avec pédagogie… Laissons donc au fabuliste le soin de faire parler les animaux « pour instruire les hommes », expliquer ce qu’est un alexandrin ou un octosyllabe et exercer la mémoire de générations d’écoliers.

Lucie Malbos pour « Jean Jaures on line » le blog de la section PS de normale sup’

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