Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

25 mai 2010

Pavot, coca, cannabis… Comment changer de cultures

Filed under: 03 - Economie,11 - société — iledere @ 12:54

Les paysans abandonnent volontiers leurs cultures illicites dès lors que leur quotidien s’améliore via des écoles, l’accès aux soins, la sécurité et des débouchés pour leurs produits. Pourtant, le développement reste le parent pauvre de la lutte contre la drogue et la répression continue de prévaloir.

La guerre contre la drogue ? Les Etats la mènent sur trois fronts: consommation, trafic, production. Mais avec l’ambition, surtout, de couper le robinet à la source, tant il est difficile d’agir en aval. Le fait qu’on punisse les consommateurs ou – plus rarement – qu’on leur offre un accompagnement et que l’on conduise des politiques de prévention n’empêche pas que 18 à 38 millions de personnes dans le monde ont un problème d’addiction à une substance illicite, selon l’ONUDC, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (1). Décourager la demande est d’autant plus difficile que celle-ci, relativement stable au Nord, progresse rapidement dans les pays du Sud dont les moyens d’action sont incomparablement plus faibles.

Mêmes difficultés côté trafic: pour l’héroïne par exemple, les saisies aux différents maillons de la chaîne permettent bon an, mal an de réduire d’un cinquième à un quart les quantités disponibles pour le marché. Qui progressent encore: 370 tonnes en 2002-2004, 592 en 2007.

Réformer avant de détruire
Dans ce contexte, l’éradication à la source est un objectif prioritaire des Etats. Mais ils savent depuis longtemps qu’il est peu efficace de détruire les cultures si les paysans – dont le nombre est estimé aujourd’hui à 5 millions dans le monde – ne se voient pas offrir des moyens de subsistance alternatifs. Dès les années 1950, rappelle le chercheur Pierre-Arnaud Chouvy (lire p. 74), la Chine s’était engagée dans une destruction à marche forcée du pavot. Mais dans les zones moins contrôlées par le pouvoir central et où l’opium pouvait représenter l’essentiel du revenu de la population, les communistes ont préféré assouplir leur politique répressive et commencer par lancer des réformes économiques: redistribution des terres, création de coopératives… De même, les Occidentaux, Etats-Unis en tête, ont dès les années 1970 appuyé des programmes de développement rural dans le Triangle d’or (Birmanie, Laos, Thaïlande) ou dans les Andes, parallèlement aux campagnes d’éradication.

Aujourd’hui, fournir des « moyens d’existence alternatifs » (alternative livelihood, disent les Anglo-Saxons) aux producteurs est le mot d’ordre de toutes les parties engagées dans la lutte antidrogue: Etats occidentaux, gouvernements du Sud dont le territoire est concerné, Nations unies. Rares aujourd’hui sont les opérations d’éradication non assorties, du moins sur le papier, d’une offre de programmes de reconversion. Mais le bilan est plus que mince. En Colombie, le recul de la coca (150 000 ha en 1999-2000, autour de 75 000 ha depuis 2003) est surtout l’effet du coup de massue des épandages aériens d’herbicide (lire p. 70). Et cette évolution a été en bonne partie compensée par la hausse des superficies au Pérou et en Bolivie, malgré l’existence dans ces pays également de projets de développement à destination des cocaleros. Même constat en Asie, où le recul du pavot en Birmanie et au Laos a été contrecarré par son envolée en Afghanistan, où afflue l’aide étrangère mais qui concentre environ 80% de la superficie mondiale aujourd’hui.

Un dollar par jour
Si le « développement alternatif » paraît ainsi peu probant, ce n’est pourtant pas, contrairement à une idée solidement ancrée, parce que rien ne saurait être aussi profitable que les cultures illicites. Les producteurs sont, dans leur immense majorité, des pauvres. En Afghanistan, selon l’ONUDC, les 123 000 hectares de pavot cultivés en 2009 par 245 200 familles paysannes leur ont rapporté au total 438 millions de dollars. Ces 438 millions (la valeur dite « bord champ », perçue par les paysans) représentent 17% de la valeur de la production exportée: les 83% restants sont captés par le petit nombre des trafiquants et leurs soutiens à tous les échelons du pouvoir, ce qui relativise les retombées de l’économie de la drogue pour l’ensemble du pays, même si celle-ci a représenté en 2009 21% du PIB légal. Ainsi, une famille de producteurs a gagné en 2009 en moyenne 1 800 dollars, soit à peine un dollar par personne et par jour. Et en réalité beaucoup moins, car il s’agit d’un revenu brut, auquel il convient de retirer les charges de produits de traitement et surtout de main-d’oeuvre, les bras d’une seule famille ne permettant guère de récolter plus de 20 ares de pavot. Selon l’ONUDC, en 2009, les coûts de production ont représenté en moyenne 40% de la valeur « bord champ » de la récolte afghane, soit un revenu net de 2 000 dollars par hectare, contre 960 dollars pour le blé. Un écart somme toute limité, même s’il a été par le passé plus important, en raison de prix du blé plus faibles et de l’opium plus élevés.

Absence de l’état
Surtout, ce n’est pas parce qu’on gagne plus avec un hectare de pavot qu’avec un hectare de pistachiers ou de caféiers qu’on est plus riche: dans les zones de cultures illicites, tout se paie très cher. C’est le prix de la violence, de l’insé- curité, de l’éloignement des services – postes de santé, marchés -, et ce d’autant plus que les destructions des cultures, en plus d’amputer leurs revenus, poussent les paysans à s’installer dans des zones toujours plus isolées… C’est ce qui explique que les producteurs abandonnent assez facilement leurs cultures illicites pour des activités beaucoup moins rémunératrices dès lors qu’ils sont assurés de pouvoir travailler en sécurité, d’avoir des débouchés grâce à la réfection de routes ou à la mise en place de coopératives de transformation et de commercialisation, de pouvoir envoyer leurs enfants à l’école, consulter un médecin ou voir venir l’électricité au village…

Le développement jouit donc d’un réel avantage comparatif… à condition de pouvoir être effectivement mis en oeuvre. Un premier obstacle tient à l’insécurité et à l’absence de l’Etat, terreau de prédilection des cultures illicites: Rif marocain depuis longtemps négligé par le pouvoir, Sud afghan où à la grande corruption des gouverneurs s’ajoute l’insurrection talibane, montagnes de Colombie où sévissent guérilla des Farc et paramilitaires… Un deuxième obstacle, lié au premier, est l’insuffisance générale des moyens consacrés à la construction de l’Etat de droit et au développement économique et social à l’échelle du pays. Un troisième concerne les faiblesses et les incohérences des programmes de développement mis en oeuvre. Dans la province de Balkh, en Afghanistan, plusieurs rapports ont souligné la dramatique aggravation de la situation alimentaire après 2006, car les promesses d’aide pour financer des projets de développement à la suite de l’arrêt forcé du pavot n’avaient pas été tenues. Jorge Rios, chef de l’unité « développement alternatif » à l’ONUDC, plaide, au-delà du nécessaire renforcement des moyens, pour une approche « séquencée »: aider les paysans à développer des activités légales avant de leur imposer l’abandon du pavot. Une démarche promue par l’ONUDC et l’Union européenne, tandis que les Etats-Unis continuent de privilégier une conditionnalité immédiate.

Le problème, souligne David Mansfield, consultant qui travaille depuis près de vingt ans sur ces enjeux, est surtout que les Etats n’ont toujours pas réglé une contradiction sur le fond: leurs policiers ont pour mandat d’éradiquer la drogue au plus vite tandis que leurs économistes savent que le développement nécessite un investissement constant et de long terme. Les premiers se félicitent du spectaculaire recul du pavot ces deux dernières années en Afghanistan, quand de leur côté, les économistes observent qu’il est moins dû à l’efficacité de politiques de développement bien fragiles qu’à l’évolution relative des prix du blé et de l’opium. Autrement dit, le pavot pourrait revenir demain en force en cas d’inversion de tendance.

Antoine de Ravignan pour Alternatives Internationales n° 046

  • Maroc: Objectif Rif sans kif
  • Dans le nord du pays, de nombreuses familles tirent leur revenu du cannabis. Le royaume fait détruire les cultures mais les alternatives proposées ne convainquent pas les petits paysans qui restent sous influence des trafiquants.

  • Colombie: face à la misère, la coca rapporte encore
  • Confrontés à une approche répressive sans nuance, les petits producteurs ont le choix entre cultiver malgré tout de la coca ou grossir la population des bidonvilles. De rares projets alternatifs arrivent à faire vivre quelques familles.

  • Bolivie: l’heure de la « coca colla »
  • Evo Morales a fait inscrire dans la Constitution ratifiée en janvier 2009 la dépénalisation de la coca, « patrimoine culturel des peuples andins ». Concrètement, l’action d’Evo Morales a consisté à étendre les superficies autorisées à la culture pour les usages traditionnels. Avant son arrivée au pouvoir, en 2005, 12 000 ha étaient autorisés. Sa réélection en décembre 2009 et son annonce de porter la superficie légale à 20 000 ha ont dopé les cocaleros. …

  • Afghanistan: le pavot pousse où l’Etat flanche
  • Dans certaines zones, la culture du pavot recule grâce à des aides adaptées aux besoins locaux et, surtout, permettant d’écouler les nouvelles productions agricoles. Mais le pays est toujours le premier fournisseur mondial d’opium.

  • Thaïlande: Le pavot mis hors jeu par la croissance économique
  • Dans le Triangle d’or – Laos, Birmanie, Thaïlande, Vietnam – le pavot a spectaculairement chuté ces dix dernières années: de 169 000 ha en 1994 à 30 000 aujourd’hui, cantonnés en Birmanie. En Thaïlande, l’opium avait déjà pratiquement disparu en 1994. Ce pays, souvent cité en exemple, est le premier à avoir mis en place, en 1972, des programmes de cultures de substitution, avant et non après l’imposition de mesures répressives, adoptées en 1984. …

  • Guerre contre la drogue: « Contre la production, la force est impuissante »
  • Face à la drogue, détruire de force les cultures est peu efficace. Mais cela rassure les citoyens et contribue aux revenus militaro-industriels des pays riches. Qui font mine de soutenir le développement d’activités légales, sans y mettre les moyens.

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