Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

6 juin 2010

Laguiole ne se laisse pas faire !

Filed under: 11 - société — iledere @ 12:00

LaguioleLe fameux couteau originaire de la commune de l’Aveyron n’est plus totalement made in France. Un homme s’est même adjugé le droit de commercialiser des produits divers sous cette marque interdisant à la commune de s’en servir. La blogueuse Hexaconso nous explique comment c’est possible.

En matière de Made in France, il y a quelques faux amis célèbres, dont il convient de se méfier. Ces faux amis ont le goût, l’odeur et la couleur du Made in France, mais ils n’en sont pas. Ou pas souvent.
C’est le cas des célèbres couteaux Laguiole (n’oubliez pas de prononcer Laïole, c’est de l’occitan). Si célèbres qu’on en oublierait presque leur histoire, et surtout leur particularité. Leur histoire commence dès le début du 19ème siècle à Laguiole, petite commune de l’Aveyron (1 200 habitants) perchée sur le plateau de l’Aubrac. Le couteau local, ancêtre du Laguiole, s’appelle alors le « Capujadou ». Le modèle le plus proche du couteau que nous connaissons actuellement naît en 1829, c’est le Laguiole à cran forcé (par opposition au cran d’arrêt), à manche légèrement recourbé et siglé d’une abeille. Durant le 19ème siècle, la production est assurée par des artisans (souvent des forgerons). Jusqu’en 1930, c’est la période faste pour Laguiole. Mais la demande commence à augmenter, et les artisans locaux, qui souhaitent conserver une fabrication artisanale et manuelle, ne suffisent plus à y répondre. La production se développe alors à Thiers, berceau de la coutellerie française, dont les entreprises sont mieux outillées. La production artisanale de Laguiole sera bien vite totalement écrasée par la production industrielle de Thiers, allant jusqu’à disparaître totalement.

Depuis une vingtaine d’années, la production de couteaux a cependant repris à Laguiole, sous l’impulsion de quelques élus locaux. De nouveaux fabricants sont donc installés à Laguiole, et fabriquent des couteaux de grande qualité.

Où est donc le problème, me direz-vous ? Laguiole a redémarré, et si la production a été délocalisée depuis son origine, elle n’a guère fait plus de  200 kilomètres vers le nord. Et bien le problème est que le nom commercial  (la marque) « Laguiole » n’a jamais été déposée, et que n’importe qui peut donc l’apposer sur ses produits. Or la mondialisation est bien entendu aussi passée par le secteur de la coutellerie, et bien des Laguiole vendus aujourd’hui ont des origines quelque peu exotiques (Chine ou Pakistan, Portugal ou Espagne pour les plus proches). Et même quelques Laguiole français ont en fait une lame suédoise et un manche en plastique ou en bois venus de loin, voire très loin. Mais ce n’est pas tout !

En 1993, Gilbert Szajner, un particulier de Saint-Maur des Fossés, à l’idée (certes maligne) de déposer la marque Laguiole pour désigner non seulement des couteaux, mais aussi du linge de maison, des vêtements, des briquets ou encore des barbecues. Contre redevance, il accorde des licences à des entreprises françaises et étrangères qui peuvent ainsi commercialiser sous le nom Laguiole des produits d’importation divers et variés, essentiellement asiatiques. Si le préjudice est bien réel pour les véritables fabricants français de couteaux Laguiole, juridiquement, le dossier est délicat.

Mais aujourd’hui, la bataille fait rage entre la Mairie de Laguiole et M. Szajner. La commune aveyronnaise vient en effet de saisir le 31 mai le tribunal de grande instance de Paris afin de retrouver l’usage de son nom. Leur argument ? Comme l’exprime l’avocate de la mairie de Laguiole, Me Carine Piccio, « ces produits sont systématiquement associés à la commune, via des références à son histoire, son terroir, son artisanat ou son environnement naturel ». M. Szajner et ses licenciés « se positionnent dans le sillage de la renommée de la commune ».

En février 2009, alors que la commune crée un nouveau logo et le dépose à l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi), Gilbert Szajner bloque la procédure, sous prétexte qu’il est l’unique détenteur des droits. Mécontente, la petite ville de l’Aubrac poursuit M. Szajner, ses sociétés et une dizaine de ses licenciés devant le TGI de Paris. Elle demande la nullité des marques et réclame 5 millions d’euros en réparation du préjudice.

« Les dépôts de marque que Gilbert Szajner a accumulés lui ont permis de s’arroger un véritable monopole sur le nom « Laguiole » qu’il oppose à la commune et à ses administrés pour empêcher leur croissance au profit de la sienne », affirme la commune pour qui la situation est « surréaliste ».

« C’est un scandale, le village de Laguiole ne peut pas utiliser la marque Laguiole. Il n’y a pas de raison qu’un particulier puisse s’approprier le terme Laguiole », s’emporte Christian Valat, un producteur artisanal et vice-président de Laguiole Origine Garantie, le label qui garantit que le produit est manufacturé près de Laguiole.

Ce n’est pas la première fois que Laguiole saisit la justice. En 1997, le TGI de Paris lui avait donné raison, en condamnant M. Szajner pour contrefaçon. Mais en 1999, la cour d’appel avait infirmé cette décision, arguant que le couteau Laguiole était aussi largement produit à Thiers, en Auvergne, et considérant que le terme Laguiole était devenu « générique » pour désigner un couteau de forme particulière. Cette décision fait dire aujourd’hui à M. Szajner, très confiant, que « la chose a déjà été jugée ». « Je développe la marque et ils veulent la récupérer », mais quel intérêt, demande-t-il, puisqu’ »une commune ne peut exploiter son nom ».

Laguiole est donc l’histoire d’un nom vidé de sa substance, qu’elle soit historique, artisanale ou régionale. Acheter un véritable couteau Laguiole, fabriqué en France, mais pas avec des morceaux ‘d’ailleurs » dedans, relève quasiment de l’exploit. Noyés que nous sommes sous les « faux » Laguiole de qualité discutable, mais reprenant la forme, l’abeille et l’image associées à ce nom.

Laissons la justice décider, mais si elle pouvait profiter de cette affaire pour redonner un peu de sens à la société de consommation, à une production de qualité, par opposition à la production de masse, peu soucieuse de la qualité de ses produits et souvent peu respectueuse de ses ouvriers, ce serait toujours ça de pris.

Affaire à suivre, donc !

Par Hexaconso

3 réponses à “Laguiole ne se laisse pas faire !”

  1. babelouest dit :

    Et c’est fabriqué dans le vieil Encan…. donc je situe ! Un copain m’y avait emmené voir la criée autrefois : normalement c’était interdit au public, mais le papa avait ses petites entrées…. il était agent de police !

  2. Je ne manquerai pas de faire de l’esprit de clocher : il existe à La Rochelle un petit atelier qui fabrique de fort beau couteaux, les « Farol ». Ce couteau a été célébré dans le très beau film ; « dialogue avec mon jardinier ».
    Mon fils m’en a offert un il y a plus de 10 ans… Je m’en sers tous les jours et il n’a pas vieilli : aussi beau que le premier jour et pas un millimètre de jeu dans le mécanisme… Autre chose qu’un Laguiole asiatique…
    C’est un « cachalot » de 12 cm et vous trouverez la gamme en suivant le lien : http://www.farol.fr/
    Il s’agit d’une pub gratos mais si monsieur Farol veut me faire un cadeau, pas de soucis… 😉

  3. babelouest dit :

    Ah voilà ! Le couteau dont j’ai hérité de mon père, il y a une bonne quinzaine d’années, venait donc de Thiers : j’étais surpris, car il avait toujours, en bon paysan, un couteau dans sa poche, et c’était toujours un Pradel. Si ce fabricant proposait aussi des lames « à la Laguiole », cela explique tout.

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