Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

6 août 2010

Lumière sur les effets du piratage de filmspirat

Filed under: 05 - Presse, média, Internet — iledere @ 12:30

pirateComme le dit très jus­te­ment Alban Martin, spé­cia­liste des médias infor­ma­ti­sés et des stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion : « poser la ques­tion et toi, tu télé­charges ? en 2010, c’est un peu comme deman­der et toi, t’es sur Facebook ou pas ?. Ou bien se deman­der entre pro­fes­sion­nels du cinéma et toi, tu vas à Cannes cette année ?« . Il est un fait établi que le télé­char­ge­ment de films est désor­mais une pra­tique généralisée.

Et, tout comme le magné­to­scope était, à ses débuts, com­paré à l’étrangleur de Boston, l’industrie du cinéma crie à l’assassin face à l’échange de films sur Internet. Or, si le pira­tage n’a pas baissé, le chiffre d’affaires de l’industrie ciné­ma­to­gra­phique, lui, a explosé. En 2009, les salles françaises connaissent leur plus forte fréquen­ta­tion depuis 27 ans. Par ailleurs, tan­dis que les ventes de DVD chutent, les autres modes de dif­fu­sion pro­gressent : la VOD appa­raît pro­met­teuse, les nou­veaux sup­ports vidéo haute défi­ni­tion prennent la relève du DVD et de la VHS.

Alors, pourquoi l’Hadopi et sa croi­sade contre le vol à l’étalage et tous ces pirates assoif­fés de gra­tuit ? Pourquoi avan­cer que le pira­tage fera 1,2 mil­lion de chô­meurs en Europe en 2015 ?

Comme le sou­ligne un récent rap­port de la Cour des comptes amé­ri­caine (GAO), qui a étudié les recherches sur les effets du pira­tage parues entre 1999 et 2009, il n’existe aucune métho­do­lo­gie unique de col­lecte et d’analyse des don­nées pour mesu­rer les effets de l’échange illé­gal de fichiers numé­riques sur les indus­tries cultu­relles. La manière dont les infor­ma­tions sont col­lec­tées, dont le taux de sub­sti­tu­tion est cal­culé et dont la valeur des pro­duits est esti­mée, varient selon les pays et les indus­tries. Les études et les experts sug­gèrent que le pira­tage est un phé­no­mène qui influe sur les com­por­te­ments et la pro­pen­sion à inno­ver des entre­prises. Les effets sont mul­tiples sur les consom­ma­teurs, les indus­tries, les gou­ver­ne­ments et l’économie.

Il faut bien com­prendre la spé­ci­fi­cité de la consom­ma­tion de films
Rares sont les études consa­crées unique­ment à l’impact de l’échange illé­gal des films. Les ana­lyses font sou­vent le paral­lèle entre plu­sieurs domaines cultu­rels tou­chés par le télé­char­ge­ment illé­gal, ou bien sont unique­ment consa­crées à la musique, domaine qui fut le pre­mier tou­ché par le phénomène.

Or, comme le sou­lignent les trois cher­cheurs de Télécom ParisTech dans leur étude de 2006 sur le télé­char­ge­ment illé­gal des films dans les uni­ver­si­tés françaises : « […] la consom­ma­tion des films com­porte d’importantes dif­fé­rences avec la consom­ma­tion de musique ; de ce fait, les résul­tats obte­nus pour l’industrie de la musique ne peuvent pas être appliqués en tant que tel pour ana­ly­ser le pira­tage des films ».

Les auteurs montrent ainsi qu’il est plu­tôt rare de vision­ner un film plu­sieurs fois. L’effet posi­tif du test gra­tuit avant achat (sam­pling effect) semble plus faible pour les films que pour la musique, même si des exter­na­li­tés posi­tives existent avec le phé­no­mène du bouche à oreille. Par ailleurs, le télé­char­ge­ment et le sto­ckage d’un film demeurent plus coû­teux en maté­riel et en temps, puisque le fichier est plus lourd et qu’à la dif­fé­rence d’un DVD, il faut trou­ver sur Internet la bonne ver­sion et éven­tuel­le­ment les sous-titres cor­res­pon­dants. Enfin, pour un même pro­duit, les reve­nus sont géné­rés sur plu­sieurs sup­ports : la salle, le DVD, la TV et désor­mais Internet. Les effets du pira­tage de films peuvent alors varier selon les dif­fé­rents seg­ments de l’économie du cinéma. Tout en étant conscient de la spé­ci­fi­cité des effets du pira­tage sur l’industrie du film, des ten­dances com­munes se des­sinent entre les diverses indus­tries du contenu.

Depuis 2005, le P2P n’affecterait plus les ventes…
Malgré le manque de don­nées dis­po­nibles, les recherches révèlent une évolu­tion sub­stan­tielle de la nature du phé­no­mène dans le temps. Les trois cher­cheurs de Télécom ParisTech décrivent ainsi dans leur étude com­ment, de 1998 à 2002, les entrées en salles étaient en aug­men­ta­tion constante dans la plu­part des pays de l’UE (+12% en France, +17% en Allemagne) et aux US (+37%), pour ensuite chu­ter de 2002 à 2005 (-1% en France, –22,5% en Allemagne, –5,6% aux US). De même, les ventes de DVD ont aug­menté de moi­tié en 2003 et dans des pro­por­tions égales en 2004, pour ensuite n’augmenter que de 9% en 2005. Un phé­no­mène simi­laire appa­raît pour l’industrie de la musique. Ainsi, Martin Peitz et Patrick Waelbroeck concluent, dans leur étude de 2004, à une perte en terme de ventes de 1998 à 2002, induite par le télé­char­ge­ment illé­gal, ce que peu d’économistes contestent sur cette période et qui cor­res­pond aux débuts des réseaux P2P.

Par contre, les deux écono­mistes rela­ti­visent les résul­tats et avancent que « d’autres fac­teurs que le télé­char­ge­ment de musique sur les réseaux d’échange de fichiers peuvent expliquer le déclin des ventes de musique en 2003″. Les cycles tech­no­lo­giques pro­voquent ainsi un phé­no­mène de sub­sti­tu­tion entre les dif­fé­rents for­mats : du CD au MP3 pour la musique, de la matu­rité du for­mat DVD au déve­lop­pe­ment de la VOD pour le cinéma. Par ailleurs, le rac­cour­cis­se­ment des délais de la chro­no­lo­gie des médias pour­rait expliquer une baisse rela­tive des ventes sur chaque support.

À par­tir de 2005, une fois que la pra­tique de l’échange de fichiers par Internet fut adop­tée par un large public, nombre d’études tendent à mon­trer que le pira­tage n’affecterait pas les ventes, voire auraient un effet posi­tif sur la consom­ma­tion légale des conte­nus. Ainsi, pour Felix Oberholzer-Gee, pro­fes­seur à la Strategy Unit au sein de la Harvard Business School, « le télé­char­ge­ment a un effet sur les ventes [de musique] sta­tis­tique­ment proche de zéro ». Une ana­lyse par­ta­gée par l’OCDE dans un rap­port de 2005 :

« Il est tou­te­fois très dif­fi­cile de démon­trer une rela­tion de cause à effet entre l’ampleur de la chute des ventes de musique et l’essor de l’échange de fichiers. Les ventes de CD, de même que le suc­cès des ser­vices com­mer­ciaux de musique en ligne, ont sans doute été affec­tés dans une cer­taine mesure par tout un ensemble de fac­teurs, par exemple, le pira­tage phy­sique et la gra­vure de CD, la concur­rence d’autres pro­duits de loi­sirs plus inno­vants et la baisse des dépenses des consom­ma­teurs sur cer­tains marchés. »

Les cher­cheurs de Télécom ParisTech, observent pour leur part que le pira­tage des films sur Internet n’a pas d’impact sur les entrées en salles et ont un effet posi­tif sur la loca­tion et la vente de DVD.

… ou bien est-ce le contraire ?!
Pourtant, des études comme le Rapport Hadopi du cabi­net d’expertise écono­mique Tera Consultant (qui compte Vivendi parmi ses clients), com­man­di­tée par le cabi­net de conseil en stra­té­gie Equancy & Co (qui compte parmi ses clients la FNAC, diri­gée de 2003 à 2008 par Denis Olivennes, l’instigateur de la loi Hadopi, comme le remarquait Fabrice Epelboin), dénoncent un effet néga­tif per­sis­tant du télé­char­ge­ment illé­gal sur les indus­tries cultu­relles :  » « l’empreinte » écono­mique en France de la copie illé­gale peut être esti­mée à une perte de 10 000 emplois. Et ce mon­tant d’emplois détruits pour­rait n’être qu’un « palier » inter­mé­diaire. À mesure de la pro­gres­sion (sou­hai­table) de la péné­tra­tion d’Internet dans les foyers, la base des inter­nautes s’adonnant à la copie illé­gale se trou­vera élargie. »

Ainsi, un rap­port de 2010 réa­lisé par Tera Consultant sur com­mande du lobby anti-piratage BASCAP (co-présidé par Jean-René Fourtou, pré­sident du conseil de sur­veillance de Vivendi), pré­voit 1,2 mil­lion de chô­meurs en Europe d’ici à 2015 à cause du pira­tage numé­rique. Cette étude, com­mis­sion­née par un orga­nisme indus­triel et appuyée par des syn­di­cats, a exa­miné l’impact du pira­tage sur Internet en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, en Italie et en Espagne.

Dénoncés comme « pro­pa­gande d’entreprise » (cor­po­rate pro­pa­ganda) par ses détrac­teurs, les résul­tats de cette étude ont été for­te­ment relayés par les médias et les poli­tiques. Ainsi, dans une tri­bune publiée dans Le Monde, le Commissaire euro­péen au mar­ché inté­rieur et aux ser­vices, Michel Barnier reprend les conclu­sions du rap­port et déclare qu’il est « toujours pos­sible de dis­cu­ter de l’exactitude de ces chiffres […] [mais] il est impos­sible de nier l’impact des­truc­teur du pira­tage sur l’industrie créa­tive ». Cette affir­ma­tion dog­ma­tique semble alors balayer d’un revers de la main toute démons­tra­tion contradictoire.

Le taux de sub­sti­tu­tion, une hypo­thèse variable
Pourtant, comme le rap­pelle le GAO, les méthodes pour cal­cu­ler les esti­ma­tions des pertes écono­miques induites par l’échange illé­gal de fichiers impliquent for­cé­ment de prendre en compte cer­taines hypo­thèses. Le résul­tat de ces esti­ma­tions varie alors en fonc­tion des hypo­thèses consi­dé­rées. Le taux de sub­sti­tu­tion, qui repré­sente le nombre de films qui auraient pu être ven­dus s’il n’y avait pas de pira­tage, consti­tue une hypo­thèse cen­trale, qui peut avoir un impact cru­cial sur les résul­tats de l’estimation des pertes économiques.

Il est désor­mais admis qu’un fichier télé­chargé illé­ga­le­ment n’équivaut pas à une vente en moins pour l’industrie et que les pra­tiques légales et illé­gales se com­binent. Comme le révé­lait une étude de 2004 du CNC, les télé­char­geurs vont plus au cinéma, sont plus consom­ma­teurs de DVD et regardent plus sou­vent la télé­vi­sion que les non-téléchargeurs.

L’étude de Tera Consultant, effec­tuée en 2008, consi­dère que : « De même que pour l’estimation réa­li­sée pour la musique, […] 10% des télé­char­ge­ments gra­tuits se sub­sti­tuent à un acte payant. Sachant qu’on observe près de 13,2 Millions de télé­char­ge­ments par mois en moyenne, soit 159 Millions de télé­char­ge­ments par an, la perte de reve­nus pour les exploi­tants en salles se chiffre à 264 Millions d’euros. » Idem pour la vente et la dis­tri­bu­tion de DVD et VOD.

Cependant, comme le sou­ligne l’étude de 2009 com­mis­sion­née par le gou­ver­ne­ment néer­lan­dais, le télé­char­ge­ment gra­tuit d’un film est plus sus­cep­tible de se sub­sti­tuer à l’achat que pour un mor­ceau de musique, puisqu’une fois visionné, le film ne se prête pas vrai­ment à être regardé à nou­veau dans l’immédiat. L’étude de Tera Consultant, effec­tuée en 2010, fait alors une dif­fé­rence entre les divers sup­ports de dis­tri­bu­tion d’un film. Le taux de sub­sti­tu­tion de 10% est conservé pour la vente de DVD, la dif­fu­sion TV et la VOD. Par contre, le taux est revu à la baisse pour la dis­tri­bu­tion en salles qui passe à 5%, et devient nul pour la loca­tion de DVD et le télé­char­ge­ment légal .

Néanmoins, le sur­plus piraté n’est pas for­cé­ment consommé, comme le remarquent dans leur étude de 2010, Felix Oberholzer-Gee et Koleman Strumpf. Il faut donc rela­ti­vi­ser l’impact du pira­tage sur les ventes de l’industrie et s’intéresser à l’usage réel des consom­ma­teurs. Selon les deux cher­cheurs, « pas plus de 20% du récent déclin des ventes [de musique] est dû au par­tage ». Cependant, comme le rap­pellent les auteurs du rap­port néer­lan­dais, « comme le rôle du par­tage de fichiers, qui est celui de décou­vrir un pro­duit, que les télé­char­geurs pour­ront ensuite ache­ter, est moins valable pour les films, l’industrie ne devrait pas se satis­faire des chiffres d’affaires toujours croissants ».

Télécharger plus pour ache­ter plus, effet glo­bal positif
Le télé­char­ge­ment illé­gal engendre un manque à gagner dif­fi­cile à chif­frer pour l’industrie du cinéma. Toujours est-il que de nom­breuses études tendent à mon­trer qu’il existe aussi un effet glo­bal posi­tif sur la bonne santé de l’économie, notam­ment par la sti­mu­la­tion de l’offre. Ainsi, une enquête minis­té­rielle réa­li­sée en 2008, sur le rap­port qu’entretiennent les Français avec la consom­ma­tion des biens cultu­rels, révèle que la tranche d’âge des 15 – 19 ans témoigne de la plus grande pro­pen­sion à ache­ter. Même si l’étude fait l’amalgame entre pra­tiques de télé­char­ge­ment légales et illé­gales, il n’en demeure pas moins que les 15 – 19 ans vont bien plus sou­vent au cinéma et achètent bien plus de DVD que la moyenne des Français. Or, ce sont ces mêmes indi­vi­dus parmi lesquels la pra­tique du télé­char­ge­ment est la plus répandue.

L’étude de 2009, com­mis­sion­née par le gou­ver­ne­ment néer­lan­dais, va plus loin et montre que « parmi [les Néerlandais] qui télé­chargent de la musique et des films, le pour­cen­tage d’acheteurs est aussi élevé que parmi ceux qui ne télé­chargent pas. […] et ceux qui par­tagent les films ont ten­dance à ache­ter plus de DVD en moyenne que ceux qui ne s’échangent pas de fichiers ». L’étude conclut à un effet posi­tif de l’échange de fichiers sur le bien-être de la société néer­lan­daise à court et à long terme. Le par­tage de fichiers, pra­tiqué par 30% des Néerlandais, per­met aux inter­nautes d’accéder à un large choix de films et de décou­vrir des conte­nus avant de les ache­ter plus tard. Selon les cher­cheurs, la plu­part des per­sonnes inter­ro­gées n’auraient en effet jamais acheté les fichiers s’ils ne les avaient pas télé­chargé et essayé auparavant.

Aussi, il res­sort que, ceux qui télé­chargent, ne consomment pas moins de biens cultu­rels que les autres ; bien au contraire. Un résul­tat qui rejoint celui de l’étude com­mis­sion­née par le minis­tère cana­dien de l’Industrie en 2007, et qui indique que, parmi les 2 100 ménages cana­diens inter­ro­gés, ceux qui télé­chargent de la musique sont ceux qui achètent le plus de CD. Par ailleurs, le télé­char­ge­ment crée aussi des mar­chés, notam­ment en créant une demande pour des artistes non dis­po­nibles en maga­sins. Les pas­sion­nés de musique télé­chargent donc plus et achètent plus.

De la même façon pour les films, l’étude réa­li­sée pour Vuze, l’un des prin­ci­paux clients de télé­char­ge­ment via BitTorrent, mon­trait en 2009, que sur 1 299 inter­nautes amé­ri­cains inter­ro­gés, ceux qui uti­lisent Vuze vont plus sou­vent au cinéma, louent plus de films et achètent plus de DVD que la popu­la­tion moyenne d’Internet. L’étude montre égale­ment que les usa­gers de la pla­te­forme BitTorrent sont par­ti­cu­liè­re­ment gros consom­ma­teurs de nou­veau­tés tech­no­lo­giques et ont un réseaux social en ligne un tiers plus large que les autres, ce qui en fait des lea­ders d’opinion rela­ti­ve­ment puissants .

Cependant, comme le sou­ligne la jour­na­liste Astrid Girardeau : « Cette étude s’inscrit dans la lignée de l’objectif de Vuze : convaincre les four­nis­seurs de conte­nus de s’associer avec eux. […] comme c’est sou­vent le cas avec des études com­man­dées par le pre­mier inté­ressé, elle a ses défauts. Pour pou­voir don­ner des conclu­sions pous­sées (et rejoindre les études menées par les gou­ver­ne­ments cana­dien et néer­lan­dais), il aurait fallu par exemple qu’elle soit plus pré­cise sur le panel sondé […]. »

Les recherches du groupe de recherche M@rsouin, spé­cia­liste des usages numé­riques à l’Université de Rennes I, ont aussi trouvé un effet posi­tif du télé­char­ge­ment de films sur les ventes dans leurs études de 2008 et 201000 (avec certes quelques pro­blèmes de métho­do­lo­gie puisque l’étude n’était basée que sur le ques­tion­ne­ment d’un échan­tillon de 2 000 Bretons, non repré­sen­ta­tif de toute la popu­la­tion française, et unique­ment basée sur des décla­ra­tions par télé­phone, sans pos­si­bi­lité de savoir si la per­sonne inter­ro­gée répond aux ques­tions de manière tota­le­ment libé­rée ou en ayant peur de dévoi­ler ses pra­tiques illi­cites à un inconnu, même si celui-ci lui pro­met l’anonymat). Il en res­sort que ceux qui télé­chargent des films via les sys­tèmes P2P sont égale­ment ceux qui achètent le plus de DVD et qui ont une dis­po­si­tion à payer élevée pour une offre légale de films en ligne adap­tée. L’échange P2P appa­raît alors comme une pas­se­relle vers l’achat en ligne.

Au final, l’industrie n’est pas la seule concer­née
Comme le résume le GAO dans son rap­port, le télé­char­ge­ment illé­gal a pro­duit une vaste gamme d’effets sur les consom­ma­teurs, les indus­tries, les gou­ver­ne­ments et l’économie dans son ensemble, et ces effets varient lar­ge­ment entre les sec­teurs, les entre­prises, les pays. « Pour déter­mi­ner l’effet réel, les éven­tuels effets posi­tifs sur l’économie de la contre­façon et du pira­tage devraient être pris en compte, de la même façon que les effets négatifs. »

Pour le consom­ma­teur, les effets posi­tifs sont indé­niables car les films sont plus acces­sibles. Les prix ont ten­dance à bais­ser pour être plus com­pé­ti­tifs à l’ère du numé­rique, ou bien car les films sont dis­po­nibles gra­tui­te­ment. Comme l’écrit Alban Martin : « Les média­tions gra­tuites auront servi de « pro­duit d’appel » pour bais­ser au maxi­mum la bar­rière à l’entrée, c’est-à-dire lever tous les freins qui empêchent une pre­mière expo­si­tion au contenu. Cette pre­mière expo­si­tion est la pre­mière étape dans la consom­ma­tion d’un bien d’expérience : n’oublions pas que les mor­ceaux, films, jeux et autres séries sont autant de biens dont la valeur – et la pro­pen­sion à ache­ter qui en découle – est unique­ment appré­ciable par l’usage ou la recom­man­da­tion de quelqu’un qui en a fait l’usage. »

Par ailleurs, cer­tains films ne sont pas ou plus dis­tri­bués et sont donc acces­sibles unique­ment via les réseaux P2P. Par contre, cela peut deman­der plus de temps pour trou­ver le bon fichier, les sous-titres, éviter les mau­vaises ver­sions. La qua­lité du film et du ser­vice peut être bien infé­rieure à celle d’un film obtenu par voies légales.

Pour l’industrie, le fait que les inter­nautes puissent tes­ter avant d’acheter, et sur­tout l’importance du phé­no­mène de bouche à oreille, per­mettent d’augmenter le volume des ventes sur les dif­fé­rents sup­ports. La baisse des tarifs pour être plus com­pé­ti­tif, entraîne l’augmentation du nombre de ventes, dans ses sec­teurs com­plé­men­taires notam­ment, comme l’équipement des ménages en Home Cinema, en 3D.

En revanche, l’industrie a pu enre­gis­trer moins de ventes. Si le film n’a pas convaincu le public inter­naute, cer­tains télé­char­geurs vont pré­fé­rer le vision­ner gra­tui­te­ment plu­tôt que de payer. Par ailleurs, les moyens finan­ciers sub­stan­tiels qui doivent être mobi­li­sés pour la pro­duc­tion de films, avec des pers­pec­tives de recettes incer­taines, néces­sitent la confiance des inves­tis­seurs dans le mar­ché. Or, le télé­char­ge­ment illé­gal vient mena­cer cette confiance, puisque les films peuvent être consom­més gra­tui­te­ment de façon mas­sive à tra­vers les réseaux P2P. L’enjeu est d’importance pour le cinéma, puisque le coût de pro­duc­tion moyen d’un film amé­ri­cain est de 58,8 mil­lions de dol­lars et de 4,6 mil­lions d’euros pour un film français.

En outre, les délais de dif­fu­sion pour chaque for­mat de la vie d’un film ont été rac­cour­cis avec l’arrivée de la dif­fu­sion par Internet, ce qui peut entraî­ner une réduc­tion de l’ensemble des recettes acquises dans chaque fenêtre. Cependant, l’effet néga­tif sur la pro­pen­sion à inno­ver et à pro­duire de nou­veaux films, ne semble pas s’appliquer à l’industrie du film. Le nombre de films pro­duits n’a cessé d’augmenter depuis 2006 aux États-Unis.

Alban Martin remarque : « Le seul impact que l’on puisse trou­ver de la démo­cra­ti­sa­tion du pira­tage sur le fonc­tion­ne­ment de l’industrie ciné­ma­to­gra­phique est une accé­lé­ra­tion du rythme d’innovation de cette der­nière, afin jus­te­ment de res­ter étanche aux autres impacts […]« . Par exemple, la 3D per­met à la filière cinéma de se démarquer.   »Le suc­cès au box-office du film de James Cameron entiè­re­ment en 3D, Avatar, dont des copies ont lar­ge­ment cir­culé sur Internet en même temps que sa sor­tie en salle, en est la preuve. Ce film s’est classé en moins de trois semaines d’exploitation à la période de Noël 2009 en troi­sième posi­tion des plus gros suc­cès com­mer­ciaux de tous les temps. La com­plé­men­ta­rité, plu­tôt que l’opposition, entre le contenu gra­tuit de qua­lité dégra­dée et l’expérience enri­chie en salle a mar­ché. La ver­sion pira­tée a notam­ment servi comme moyen de pro­mo­tion indi­rect, en tant que pal­lia­tif pour les per­sonnes qui, de toute façon, ne seraient pas allées le voir – mais ont pu en par­ler et ali­men­ter ainsi le bouche à oreille. »

Par contre, un effet néga­tif indu­bi­table du pira­tage sur l’industrie est l’augmentation sub­stan­tielle des coûts d’application du droit d’auteur. Les majors doivent ainsi inves­tir dans le déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies pour pro­té­ger le contenu déma­té­ria­lisé, sur­veiller les usages qui sont fait de leurs œuvres pour pou­voir deman­der le retrait du contenu illi­cite, pour­suivre en jus­tice les « pirates ». « Hadopi coû­tera plu­sieurs mil­lions d’euros aux ayants droit » titrait ainsi le maga­zine PC INpact.

Pour sa part, le gou­ver­ne­ment ne connaît que des effets néga­tifs. Pour lui aussi, le télé­char­ge­ment illé­gal de films aug­mente consi­dé­ra­ble­ment les coûts d’application du droit d’auteur. Ainsi, le député Hervé Féron remarque en juin 2010, que le coût d’application de la loi favo­ri­sant la dif­fu­sion et la pro­tec­tion de la créa­tion sur Internet pour­rait dépas­ser les sub­ven­tions octroyées annuel­le­ment à la pro­duc­tion ciné­ma­to­gra­phique, que cette loi dite Hadopi est cen­sée pro­té­ger. Le coût d’identification des adresse IP, per­met­tant d’obtenir de la part d’un FAI les don­nées per­son­nelles d’un abonné à l’ADSL, afin de lui envoyer un email d’avertissement, serait ainsi de 8,50 euros par adresse IP. « Si l’on table, comme les majors de la musique et du cinéma, sur 50 000 iden­ti­fi­ca­tions quo­ti­diennes – chiffre confirmé par le direc­teur géné­ral de la fédé­ra­tion française des télé­coms (FFT) – cela ferait 425 000 euros par jour […]. »

Par ailleurs, la perte de ventes entraîne for­cé­ment une perte de recettes fis­cales. Le GAO sou­ligne ainsi que « la perte de droits de pro­priété intel­lec­tuelle est beau­coup plus impor­tante que la perte de revenus ».

Comme l’écrit le GAO, l’argent écono­misé par les pirates n’est pas perdu. Il est au contraire réin­vesti ailleurs dans l’économie, créant ainsi de l’emploi. Malgré les dis­cours alar­mistes, l’échange de fichiers a eu un effet plu­tôt modéré sur l’économie du cinéma dans son ensemble et n’a cer­tai­ne­ment pas décou­ragé les artistes de créer, comme le montrent les deux cher­cheurs Felix Oberholzer-Gee et Koleman Strumpf, dans leur étude de 2010.

Pour la musique, l’impact effec­tif de l’utilisation des réseaux P2P n’expliquerait pas entiè­re­ment la crise des indus­tries des pho­no­grammes, qui com­mencent à réa­li­ser qu’elles ne peuvent plus cen­trer leur modèle écono­mique sur la vente d’albums ou de mor­ceaux, mais plu­tôt sur les concerts, ser­vices et pro­duits dérivés.

Pour ce qui est du cinéma, les majors ont bien com­pris, que pour res­ter com­pé­ti­tif, il leur fal­lait déve­lop­per des ser­vices inno­vants et exploi­ter au mieux les nou­velles pos­si­bi­li­tés d’appropriation et de dif­fu­sion des conte­nus numé­riques. La demande de conte­nus étant par­ti­cu­liè­re­ment forte, l’enjeu stra­té­gique demeure la com­pré­hen­sion des nou­veaux com­por­te­ments et attentes du public inter­naute, ainsi que l’identification des nou­velles sources de créa­tion de valeur. Le modèle domi­nant du futur n’est pas encore sta­bi­lisé, plu­sieurs scé­na­rios sont envi­sa­geables, mais une chose est sûre : les maga­sins et les médias de masse doivent désor­mais comp­ter avec l’Internet, dont les règles de fonc­tion­ne­ment ont toutes les chances d’être très dif­fé­rentes de celles qui pré­va­laient jusqu’aux années 1980.

par Sophie Boudet-Dalbin pour « readwriteweb« 

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