Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

1 décembre 2010

Wikileaks, feuilleton diplomatique de l’année

Filed under: 05 - Presse, média, Internet — iledere @ 6:30

L’annonce par Wikileaks, le 28 novembre, de la diffusion prochaine de 251 287 câbles diplomatiques internes au département d’Etat américain a mis toutes les chancelleries en émoi.

Au premier chef aux Etats-Unis, où la secrétaire d’Etat Hillary Clinton s’est insurgée contre « une attaque contre les intérêts diplomatiques américains [et] la communauté internationale ». S’il ne faut pas s’attendre à trouver dans ces documents la vérité, le site donne à connaître à chaud une version « brute » du point de vue de diplomates américains et de leur perception du monde, ainsi que la transcription de leurs conversations avec leurs alliés et d’autres leaders.

On avait vu lors du Sommet de Copenhague sur les changements climatiques comment un piratage informatique pouvait conduire à répandre sur la place publique l’intégralité de communications privées (celles des chercheurs impliqués dans l’étude des changements climatiques), provoquant un effet de sidération devant des « révélations ». Dans le cas d’espèce, il n’y avait pas de révélation, mais le déballage des courriels professionnels avait atteint son but, en déstabilisant la communauté scientifique à un moment crucial. Cependant, il ne s’agissait là que de messageries d’universitaires. Avec les communications du département d’Etat, on est entré dans une nouvelle dimension du cambriolage informatique. Pirater Siprnet, le réseau privé de la diplomatique américaine, et montrer ainsi que même les Etats-Unis ne peuvent garantir la confidentialité de leurs communications, c’est sans aucun doute le casse du siècle…

Après son premier coup de maître — la publication de documents sur la banque islandaise Kaupthing Bank —, l’organisation du journaliste australien Julian Assange avait récidivé en publiant la vidéo d’une « bavure » américaine en Irak, puis avec les rapports sur l’Afghanistan (lire « Rapports explosifs sur la guerre en Afghanistan ») et l’Irak : dans ces deux derniers cas, une publication en masse de rapports de terrain illustrant le quotidien de ces guerres américaines.

Cette fois, Wikileaks semble avoir changé sa stratégie de divulgation. Frustré par un écho médiatique qui se bornait bien souvent à parler du fonctionnement du site lui-même ou de la personnalité controversée de son leader charismatique, et non du fond, Assange souhaite maîtriser le rythme de dévoilement de ses documents, et s’est associé à des journaux prêts à travailler sur chacun d’eux, en les diffusant au compte-gouttes : « Les communications des ambassades seront diffusées par étapes au cours des prochains mois. Les sujets couverts par ces câbles sont d’une importance telle, et leur couverture géographique si étendue, que procéder autrement ne rendrait pas justice à ces documents. »

Dans les premiers jours, les cinq journaux associés à Wikileaks ont pu analyser des communications montrant combien les dirigeants de plusieurs pays arabes pouvaient se montrer critiques de l’Iran, employant dans leurs discussions avec les diplomates américains un vocabulaire et des arguments totalement différents de ceux qu’ils servent à leurs peuples. Les câbles diplomatiques ont aussi révélé les ordres donnés par Mme Clinton à son personnel diplomatique pour espionner les cadres de l’Organisation des Nations unies, prenant leurs empreintes biométriques, « noms, titres et autres informations contenues sur les cartes de visite ; numéros de téléphone fixes, cellulaires, de pagers et de fax ; annuaires téléphoniques et listes d’emails ; mots de passe internet et intranet ; numéros de cartes de crédit ; numéros de cartes de fidélité de compagnies aériennes ; horaires de travail » (Le Monde, 28 novembre)… La presse populaire s’est, elle, plutôt amusée de voir la façon dont les fonctionnaires américains qualifient les dirigeants européens, russes ou libyens.

Il est trop tôt pour faire un bilan de ce qui pourrait devenir un feuilleton inédit et de longue durée — d’autant qu’Assange a aussi promis de s’attaquer prochainement au secteur des entreprises privées, avec des révélations sur « une grande banque américaine ». L’historien trouvera à se pencher sur des documents d’histoire en train de se faire, le sociologue y lira le quotidien de l’information qui circule dans un ministère très particulier, le spécialiste du Burkina Faso ou des réseaux de télécommunications découvrira l’intérêt de Washington pour les « spécifications, vulnérabilités, capacités et projets d’amélioration des infrastructures nationales de télécommunication et des systèmes d’information publics ou privés » des pays d’Afrique de l’Ouest, etc.

Pour illustrer ce que peuvent apporter ces documents, Le Monde diplomatique s’est penché sur l’un d’eux, qui apporte un éclairage complémentaire à l’actualité récente. Il s’agit du câble « Tegucigalpa 000645 » portant sur le Honduras. Où l’on voit que, si le département d’Etat a, de fait, laissé se dérouler le renversement du président Manuel Zelaya, le 28 juin 2009, son ambassadeur au Honduras, M. Hugo Llorens, avait pour sa part été catégorique : il s’agissait d’un coup d’Etat.

Le 24 juillet 2009, donc, près d’un mois après les évènements, M. Llorens envoie un câble à divers interlocuteurs, dont M. Thomas Shannon, l’actuel ambassadeur des Etats-Unis au Brésil, qui occupait à l’époque le poste de secrétaire d’Etat adjoint américain aux affaires du continent américain : « L’analyse de l’ambassade ne fait aucun doute, écrit-il. Le 28 juin, les forces armées, la Cour suprême et le Congrès ont conspiré dans le cadre de ce qui constitue un coup d’Etat illégal et anticonstitutionnel contre le pouvoir exécutif (tout en reconnaissant qu’il puisse, à première vue, y avoir des éléments indiquant que Zelaya se soit mis dans l’illégalité et qu’il ait violé la Constitution). Il ne fait aucun doute non plus que la prise du pouvoir par Roberto Micheletti [président de facto à partir du 28 juin 2009] ait été illégitime. »

Non sans un certain amusement, le diplomate liste « les arguments, souvent ambigus » avancés par les putschistes pour justifier la légalité de leur manœuvre et, parfois, les commente : « Zelaya s’est mis hors la loi (une supposition jamais étayée) ; Zelaya a démissionné (une invention) ; Zelaya avait l’intention d’allonger la durée de son mandat (une simple supposition). » M. Llorens conclut : « Selon nous, aucun de ces arguments n’a la moindre valeur selon la Constitution hondurienne. Certains sont tout simplement faux. D’autres se basent sur des suppositions ou la rationalisation a posteriori d’une décision manifestement illégale. »

Observant que « nombreux sont les officiels honduriens, y compris des présidents, depuis le premier gouvernement élu sous la Constitution de 1982, qui ont proposé d’autoriser la réélection d’un président sortant » et qu’« il n’a jamais été estimé nécessaire de les destituer de leur poste pour autant », le diplomate américain résume : « Les évènements du 28 juin ne peuvent être considérés que comme un coup d’Etat du pouvoir législatif – avec le soutien du pouvoir judiciaire et des Forces armées – contre le pouvoir exécutif. »

Pourtant, comme nous le signalions le 28 juin 2010, « l’administration américaine se contenta de suspendre le versement d’une fraction réduite de l’aide qu’elle allouait au pays (pour un montant de 31 millions de dollars). Mme Hillary Clinton, proche du lobbyiste Lanny Davis – qui se mit rapidement au service des putschistes honduriens –, en annonça la reprise le 4 mars 2010. Le même jour, elle invitait l’Organisation des Etats américains (OEA) à reconnaître le gouvernement de M. Porfirio Lobo, vainqueur, le 29 novembre 2009, d’un scrutin illégitime (puisque organisé par un gouvernement illégitime), et en fonctions depuis le 27 janvier 2010. Elle le félicitait par ailleurs d’avoir “restauré la démocratie” au Honduras. »

Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Lobo, plusieurs avocats ont été enlevés ou intimidés. Neuf journalistes ainsi que des dizaines de paysans et de militants politiques ont été assassinés.

Renaud Lambert et Philippe Rivière pour « Le monde diplomatique »

Une réponse à “Wikileaks, feuilleton diplomatique de l’année”

  1. babelouest dit :

    On peut s’amuser de la la façon dont les officiels américains dramatisent ces révélations : le plus souvent, elles ne font que conforter des faits que l’on connaît déjà, ou dont chacun se doute. Elles apportent parfois des détails croustillants, qui aident à situer mieux les événements ou les personnages.

    Bien entendu, jusqu’à présent le nombre de documents révélés est très peu important face à la masse annoncée. Cependant, il est permis de douter, non de la véracité de ceux-ci, mais du caractère sensationnel de leur contenu. Pour les historiens, ce sera une source précieuse qui donnera du corps à leurs textes.

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