Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

7 décembre 2010

Karachi : l’Elysée dans le bain…

Filed under: 20 - UMP,21 - Mensonges de Sarko — iledere @ 6:30

Le juge Renaud Van Ruymbeke détient plusieurs nouveaux documents, récupérés par les policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF) et consultés par Mediapart, qui placent une fois encore Nicolas Sarkozy et la présidence de la République au cœur du volet financier du dossier Karachi.

Le 16 mai 2007, jour de son intronisation comme vingt-troisième président de la République française, Nicolas Sarkozy a été destinataire de la copie d’une facture, pour «services rendus», d’un montant de 8 millions d’euros. Il s’agit du prix d’un «chantage» au cœur de l’affaire Karachi qui, sur fond de menaces de révélations explosives sur les dessous financiers des ventes d’armes françaises, finira par avoir raison de l’Etat, début 2009.

Jamais évoquée jusqu’ici, la facture, découverte par les enquêteurs de la DNIF à l’occasion d’une perquisition réalisée début juillet au siège de la Direction des constructions navales (DCN), a été envoyée à la présidence de la République par un fantôme, un certain Jean-Marie Boivin, l’homme-clé des commissions occultes du contrat Agosta — la vente de trois sous-marins de la DCN, conclue en 1994 par le gouvernement d’Edouard Balladur avec le Pakistan.M. Boivin est l’homme qui en sait peut-être trop. Pendant dix ans, il a été, au Luxembourg, le principal dirigeant d’une société-écran créée par la DCN, baptisée Heine, sur laquelle se concentre aujourd’hui l’enquête du juge Van Ruymbeke.

C’est en effet par cette «shadow company», comme elle est qualifiée par ses anciens responsables, qu’ont transité les commissions suspectes du contrat Agosta promises à un réseau d’intermédiaires «imposé» à la dernière minute par le gouvernement Balladur dans les négociations, alors que celles-ci étaient déjà closes. Parmi ces intermédiaires figure l’homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine, un proche des balladuriens d’hier, devenus les sarkozystes d’aujourd’hui.

Une partie des commissions passées par Heine aurait, en retour, servi au financement illégal de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, en 1995, dont M. Sarkozy fut le porte-parole. Or, comme Mediapart l’a déjà rapporté à plusieurs reprises, documents à l’appui, la création d’Heine aurait été supervisée et validée, fin 1994, par M. Sarkozy quand il était au sein du gouvernement Balladur ministre du budget — et à ce titre décisionnaire sur les ventes d’armes.

La copie de la facture que le chef de l’Etat a reçue treize années plus tard, juste après son accession à l’Elysée, figure en annexe d’un courrier au ton insistant que M. Boivin et l’un de ses associés luxembourgeois ont initialement envoyé à un administrateur de la DCN, Patrice Durand. La facture remonte au 18 janvier 2007, date à laquelle elle a été émise une première fois à destination de l’un des principaux dirigeants de la DCN, Philippe Japiot.

8 millions d’euros pour «services rendus»
Nicolas Sarkozy est le seul homme politique que Jean-Marie Boivin a mis en copie de cette missive, que nous publions ci-dessous. La facture porte le n° 7.01.248. Les huit millions d’euros réclamés par les responsables de Heine le sont au nom de «services rendus», sans plus de précision.

Ce document, qui vient placer une nouvelle fois Nicolas Sarkozy au cœur de l’affaire Karachi, en dépit des dénégations élyséennes sur le sujet, est en réalité l’aboutissement d’un étonnant bras de fer entre Jean-Marie Boivin et l’Etat français. Celui-ci a débuté en 2004, date à laquelle la DCN a décidé de couper les liens avec l’ancien dirigeant de Heine moyennant une indemnité de 610.200 euros. Une somme nettement insuffisante aux yeux de Jean-Marie Boivin.

A partir de là, M. Boivin et ses associés luxembourgeois n’ont cessé d’écrire aux plus hautes autorités de l’Etat pour réclamer le versement d’une indemnité de plus en plus conséquente au fil des ans (jusqu’à 8 millions d’euros, donc), faute de quoi d’encombrantes affaires de corruption liées aux ventes d’armes risquaient bien de resurgir du passé.

Le ton des courriers envoyés notamment à Jacques Chirac (quand il était à l’Elysée), Michèle Alliot-Marie (alors à la défense) ou Thierry Breton (aux finances) est toujours policé, mais les menaces à peine déguisées, avec des phrases de ce type: «J’attire également toute votre attention sur la personnalité des destinataires des sommes versées.»

Dès le mois de juillet 2005, le responsable juridique de la DCN, Guy Robin, écrivait dans une note interne qu’il s’agissait ni plus ni moins d’un «chantage» auquel il ne fallait pas donner suite.

Le nom de Nicolas Sarkozy apparaîtra, lui, à l’automne 2006 au détour d’un mystérieux événement lié au «chantage» luxembourgeois. Jean-Marie Boivin a en effet reçu le 26 octobre 2006, au Luxembourg, la visite de deux anciens agents de la DGSE (les services secrets extérieurs) reconvertis dans le privé, Patrick Vaugien et Thierry Lohro. En contrat avec la DCN, les deux anciens espions étaient chargés de tester la solidité des menaces de Jean-Marie Boivin et d’empêcher le grand déballage promis par ce dernier.

Personne au sommet de l’Etat, a fortiori à quelques mois d’une élection présidentielle, n’avait à gagner à la divulgation publique des petits secrets de cuisine des ventes d’armes. Surtout pas le favori de l’élection, le candidat de l’UMP, Nicolas Sarkozy.

Or, selon les confidences faites par Jean-Marie Boivin à Gérard-Philippe Menayas (ancien directeur financier de la DCN) et reportées sur des carnets saisis par la police, la mission d’octobre 2006, au cours de laquelle le premier affirme avoir été menacé physiquement, aurait été ordonnée par un certain «N.S.». Comprendre Nicolas Sarkozy. La phrase est suivie de l’annotation suivante: «source Lux», pour Luxembourg, comme le montre une note que Mediapart a déjà rendue publique.

Une nouvelle lettre à l’Elysée
Après l’arrivée de M. Sarkozy à l’Elysée, la pression n’est visiblement pas retombée, puisque le document révélé aujourd’hui par Mediapart prouve que dès le 16 mai 2007, Jean-Marie Boivin a fait parvenir au nouveau chef de l’Etat la fameuse facture de son «chantage».

Un autre document inédit que nous dévoilons atteste qu’en novembre 2007, le sujet est toujours d’actualité à l’Elysée. Il s’agit cette fois d’un courrier manuscrit adressé le 14 novembre 2007 par Gérard-Philippe Menayas à François Pérol, alors secrétaire général adjoint de la présidence de la République.

«M. Boivin, qui cherche à attirer l’attention sur lui et à se mettre en valeur, ne renonce pas et continue avec ses associés à multiplier les démarches et les réclamations», peut-on notamment lire dans cette missive que nous reproduisons ci-dessus. M. Menayas conseille à son interlocuteur de l’Elysée de ne pas recevoir M. Boivin. Il préfère solliciter lui-même un rendez-vous avec François Pérol «pour réfléchir avec vous sur la façon d’articuler (avec la DCN) les actions que vous envisagez».

Il est alors hors de question pour la DCN d’honorer les prétentions financières exorbitantes de M. Boivin et ses associés, comme en témoignent de nombreuses notes et courriers dont Mediapart a la copie.

Pourtant, Jean-Marie Boivin aurait obtenu gain de cause à en croire un protocole d’accord signé le 24 janvier 2009 avec la DCN et «un représentant du gouvernement français», et révélé par Libération le 24 novembre dernier. Ce protocole d’accord est en fait évoqué par un jugement rendu le 28 octobre 2009 sur l’île de Man, un paradis fiscal régulièrement utilisé par Heine pour ses transactions occultes. A propos de ces 8 millions d’euros, l’avocat de M. Boivin, interrogé par Le Monde le 1er décembre, a toutefois été formel: «Il y a eu des discussions, mais il ne les a jamais touchés.»Une chose paraît certaine, l’émissaire de l’Etat français dans cette drôle de négociation était Alain Juillet, un ancien de la DGSE. Homme de l’ombre par excellence, familier des missions sensibles et confidentielles, ce haut fonctionnaire a occupé à Matignon, de janvier 2004 à juin 2009, le poste de conseiller auprès du premier ministre, en charge de l’intelligence économique.

«Je pense que les menaces de M. Boivin ont été prises au sérieux», a pour sa part affirmé l’ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, au juge Van Ruymbeke, lors de son audition en qualité de témoin assisté, le 9 novembre dernier.

«Si M. Boivin a eu gain de cause, cela ne devait-il pas être la contrepartie de son silence sur ce qu’il savait sur l’identité des agents, sur leurs comptes, et sur les bénéficiaires finaux des commissions ?», a benoîtement demandé le magistrat. En d’autres termes, son silence aurait-il été acheté par le pouvoir?

La réponse fut sans équivoque: «Effectivement, la transaction, si elle a abouti, devrait avoir permis la confidentialité de ces informations.»

«Sarkozy est mon ami, OK ?»
Nicolas Sarkozy, qui martèle n’être concerné «ni de près de loin» par l’affaire Karachi, va avoir de plus en plus de mal à maintenir intacts ses démentis.

En effet, outre les documents liés au «chantage Boivin», les enquêteurs de la DNIF sont également parvenus à établir la réalité des liens actuels de l’Elysée avec l’homme d’affaires Ziad Takieddine, le sulfureux intermédiaire du contrat Agosta sur lequel pèse aujourd’hui les plus lourds soupçons de financement politique occulte à l’époque de l’élection présidentielle de 1995.

Lors d’une perquisition menée le 10 juin dernier au domicile parisien de M. Takieddine, un luxueux hôtel particulier de plus de 600 m2 dans le XVIe arrondissement, les policiers ont découvert, selon nos informations, que les numéros de téléphone de Claude Guéant, l’actuel secrétaire général de la présidence de la République, et de Brice Hortefeux, le ministre de l’intérieur, figuraient en bonne place dans le répertoire téléphonique de l’I-Phone appartenant à l’homme d’affaires.Interrogé sur ces relations haut placées, Ziad Takieddine a répondu aux policiers, s’agissant du ministre de l’intérieur et de son épouse: «Brice et Valérie Hortefeux sont des connaissances.» De fait, comme nous l’avons révélé dans notre livre Le Contrat (Stock), paru en mai dernier, le locataire de la place Beauvau, qui fut le chef du cabinet de M. Sarkozy au ministère… du budget entre 1993 et 1995, s’est notamment rendu, à l’été 2005, à une soirée privée dans la villa du cap d’Antibes de M. Takieddine.

En ce qui concerne Claude Guéant, l’homme d’affaires d’origine libanaise a affirmé: «J’ai travaillé avec M. Guéant sur le dossier relatif à la libération des infirmières bulgares.»

Là encore, cette déclaration de Ziad Takieddine vient confirmer ce que nous écrivions dans Le Contrat: l’intermédiaire au centre de tous les soupçons dans l’affaire du contrat Agosta, qui remonte à 1994, a aussi été l’émissaire officiel de la France, treize ans plus tard, dans le premier fait d’armes international de la présidence Sarkozy, à savoir la libération des infirmières bulgares détenues en Libye, en juillet 2007.Voici ce que disait – notamment – Ziad Takieddine, à propos du chef de l’Etat, dans Le Contrat : «Sarkozy est mon ami, OK ? Et depuis longtemps. Je l’ai rencontré en 1993 lors d’une soirée chez Léotard. Je l’ai aidé pour débloquer le contrat Miksa, j’ai organisé ses visites en Arabie saoudite. Je l’ai accompagné trois fois là-bas, une fois comme ministre de l’Intérieur, deux comme président de la République (…) Je le vois toujours, Sarkozy, comme Claude Guéant d’ailleurs.»

On comprend mieux dès lors pourquoi ces derniers mois, avec la mise en lumière par la justice de son rôle trouble joué dans le contrat Agosta, Ziad Takieddine est devenu l’ami encombrant du Château.

Par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme pour Mediapart

Une réponse à “Karachi : l’Elysée dans le bain…”

  1. babelouest dit :

    A force de jouer avec des « sous-marins » humains, ou inhumains, comme Takieddine ou Boivin, il est logique que le locataire du 55 rue du Faubourg et son équipe soient « dans le bain ». Une petite pression encore, et ils coulent.

    C’est bien pourquoi il est si « important » médiatiquement parlant que la reine… euh… la dame du monsieur se déclare enceinte pour esbaudir le bon peuple. Il n’est pas certain que la ficelle fonctionne. Les frontières de la Sarkozie enserrent désormais un territoire fort modeste, une petite partie du huitième arrondissement, et ses querelles de village sont peu reprises par les médias étrangers.

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