Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

3 janvier 2011

La crise n’est pas finie: 2011, année des défauts?

Filed under: 03 - Economie — iledere @ 9:19

C’est le débat qui monte depuis des semaines sur le front de la crise, enclenché par le périlleux «sauvetage» de la Grèce au printemps, ravivé par l’aide mal ficelée à l’Irlande, en novembre: de plus en plus d’économistes plaident pour un défaut des pays les plus endettés de la zone euro. Plutôt que de s’épuiser à rembourser coûte que coûte une dette chaque mois plus lourde, ces pays à bout de souffle feraient mieux, tout simplement, de s’avouer vaincus, et faire défaut.

A minima, il s’agirait de «restructurer» leur dette, pour reprendre le mot des experts, quitte à se fâcher avec certains de leurs créanciers – ceux qui leur ont prêté de l’argent. Avec une ambition louable: faire payer partie des pots cassés de la crise par les banques, plutôt que par les citoyens. Cette solution encore taboue (après tout, les pays «riches» n’ont jamais fait défaut depuis 1945) fait doucement son chemin.

Fin novembre, les dirigeants européens ont laissé entendre que le fonds de sauvetage européen, mis en place dans la précipitation en mai 2010, pourrait s’accompagner, à horizon 2013, d’une restructuration obligatoire de la dette des pays aidés. «Les citoyens européens auraient alors légitimement le sentiment ne de pas être les seuls à se sacrifier pour renflouer des spéculateurs puisqu’on demanderait aussi aux détenteurs de la dette de participer à l’effort de redressement», écrit Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques. En somme: oui à une aide européenne, si les créanciers privés consentent, eux aussi, à y laisser des plumes.

Mais de quoi parle-t-on exactement? Il existe en fait des dizaines de façons de faire défaut, plus ou moins brutales. Pour «restructurer» sa dette, c’est-à-dire renégocier les conditions de son remboursement, on recense au moins trois pistes, qui peuvent se combiner:

  • Jouer sur les taux d’intérêt. Dublin pourrait, par exemple, tenter d’obtenir un taux de remboursement de son aide moins «raide», dans les mois à venir, que les 5,8% imposés in extremis par le FMI et Bruxelles fin novembre.
  • Jouer sur les délais de remboursement. C’est ce que l’on appelle le «rééchelonnement» de la dette: obtenir des mois, voire des années supplémentaires, pour rembourser une somme identique. Athènes plaide depuis fin novembre pour l’étalement de ses remboursements colossaux, avec l’accord du FMI et, dit-on, de l’Elysée.
  • Jouer sur le montant de la dette. C’est la piste la plus corsée, et encore taboue: le défaut partiel, qui consiste à renoncer à rembourser une partie de sa dette.

Défaut contre austérité
«Pour l’Irlande et la Grèce, il n’y a d’autre issue possible que de restructurer», prévient Kenneth Rogoff, prof à Harvard et ex-chef économiste du FMI. Même constat pour l’éditorialiste du Financial Times Martin Wolf: «Si les indicateurs (économiques de l’Irlande et de la Grèce, ndlr) étaient appliqués à des pays émergents normaux, le défaut de paiement paraîtrait inévitable». A vrai dire, à l’exception des gouvernements en place à Dublin et Athènes, tout le monde en convient: les défauts de l’Irlande et de la Grèce sont inévitables. Vu leurs perspectives de croissance, ils ne parviendront jamais à rembourser leurs méga-prêts comme ils s’y sont engagés.

S’ils paraissent inévitables, ces défauts sont-ils souhaitables d’un point de vue économique? Principal avantage de la manœuvre, à court terme: éviter les plans d’austérité massue. Du coup, le défaut a la cote. A Dublin, fin novembre, 57% des Irlandais interrogés se prononçaient en faveur d’une banqueroute, plutôt que de l’aide d’urgence du FMI et de Bruxelles, dans un sondage réalisé par téléphone auprès de 500 personnes: «Default! say the people» (le peuple pour le défaut), résumait, enthousiaste, le Sunday Independent, principal quotidien de l’île.

Les défauts russe en 1998, et argentin en 2002, ont prouvé que la technique peut avoir du bon, à moyen terme, surtout si une dévaluation de la monnaie l’accompagne: les deux émergents ont renoué avec une forte croissance dans la foulée. Mais l’exemple historique le plus «encensé» concerne le Mexique. La crise de la dette, en 1982, va vite se propager à l’ensemble de l’Amérique latine. Sept ans plus tard, le «plan Brady», du nom de Nicholas Brady, secrétaire au Trésor américain, organise des réductions de dettes sur tout le continent. Il divise par exemple la dette du Mexique par deux, et permet au Mexique de sortir la tête de l’eau.

Concrètement, c’est le FMI qui était à la manœuvre en 1989, en acceptant de prêter de l’argent aux pays endettés, pour qu’ils puissent racheter leurs dettes aux banques commerciales, qui consentaient alors une grosse décote. En route vers un plan Brady pour la zone euro, en 2011, comme le réclamait le quotidien autrichien Der Standard, début décembre, sur les conseils de Kenneth Rogoff? Réunir autour d’une table, les banques qui détiennent les dettes de l’Irlande et de la Grèce, par exemple, pour négocier des décotes? Le FMI ne veut, pour l’instant, pas en entendre parler. Dans un article de septembre 2010 (qui n’engage pas, officiellement, la direction), des économistes de l’institution jugent «inutiles, indésirables et improbables» les défauts d’économies «avancées».

Renflouer les banques, encore?
Leur principal argument des experts du FMI: à la différence de l’Argentine de 2001, le principal problème de la Grèce ou de l’Irlande est leur «déficit primaire», pas leur dette. Même si l’on n’annule tout ou partie de la dette, on ne règle donc rien au problème de fond. Un défaut compliquerait même les choses, parce qu’il bloquerait l’accès de ces pays aux marchés financiers, et compliquerait un peu plus leur quête de liquidité, pour résorber leur déficit… Comme l’écrit le Wall Street Journal, voix des marchés en la matière, «restructurer la dette ne changerait rien à la douloureuse nécessité de s’attaquer aux déficits».

A en croire ses ennemis, le défaut ne réglerait donc rien sur le front de la crise, et pire, il serait même dangereux. Les mêmes rappellent que les temps ont changé, depuis le plan Brady, et que l’étroitesse des liens économiques au sein de la zone euro complique tout. Ainsi, un défaut de l’Irlande ou de la Grèce fragiliserait encore plus le réseau bancaire en Europe.

Un seul chiffre: fin 2009, les créances des banques européennes à l’égard de l’Irlande, de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne représentaient pas moins de 14% du PIB de l’Union. En cas de défaut partiel, elles seraient donc touchées de plein fouet. Paris et Berlin pourraient même devoir renflouer leurs banques… Conclusion des sceptiques:  pour régler la crise de la dette souveraine en Irlande ou en Grèce, on transférerait cette crise en Allemagne ou en France. Une restructuration de la dette, en entraînerait d’autres, et la défiance des marchés se répercuterait sur d’autres pays membres de la zone.

D’autant qu’organiser un défaut en 2011 est loin d’être aussi simple que cela ne le fut, dans les années 1980, avec le plan Brady… Déterminer qui détient la dette d’un Etat est devenu un casse-tête. Il faut s’y retrouver entre les créanciers multilatéraux, comme le FMI, les Etats (ce que l’on appelle la «dette bilatérale»), et surtout, la dette des créanciers privés (dispersée entre banques, assurances, fonds d’investissements, etc). Organiser un défaut de façon à ce que les Etats soient épargnés, et que les créanciers privés paient pour leur «imprudence», n’est pas une mince affaire.

On comprend mieux certaines réticences du FMI à l’égard du défaut. Après tout, le board de l’institution reste très contrôlé par les Etats-Unis et les poids lourds européens (Allemagne, France, Grande-Bretagne), dont les banques seraient les premiers perdants en cas de défaut d’un pays européen «périphérique». Trois ans et demi après l’éclatement de la crise des «subprime» aux Etats-Unis, la case défaut, aussi inévitable soit-elle pour la zone euro, ne clôturera pas le feuilleton de la crise. A peine une étape de plus du séisme en cours.

Par Ludovic Lamant pour « Mediapart« 

Laisser un commentaire

Plate-forme de blogs du Parti socialiste | Propulsé par Wordress Mu | Articles (RSS) et Commentaires (RSS)
Sauf mention contraire, le contenu de cette page est sous contrat Creative Commons Creative Commons