Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

6 avril 2011

Et si les Français étaient fatigués du marché ?

Filed under: 05 - Presse, média, Internet — iledere @ 6:00

(Flickr - Bludgeoner86 - cc)Journaliste politique expérimenté, Eric Dupin (qui est souvent publié dans le présent blog – note du webmestre) a choisi de prendre son sac et de rencontrer, deux ans durant, des centaines d’habitants aux quatre coins du pays. Il en ressort un livre superbe, qui nous apprend cent fois plus sur l’état d’esprit de la France que les centaines de sondages dont nous sommes abreuvés du 1° janvier au 31 décembre.

Jean-Michel Aphatie. Alain Duhamel. Olivier Duhamel. Jean-Pierre Elkabbach. Thierry Guerrier. William Leymergie. Dominique Seux. Eric Zemmour. Et quelques autres. Chaque matin, ils sont quelques uns à traduire l’humeur de la France, sur nos écrans et nos postes de radio. Ils sont censés être les médiateurs, le pouls du pays. Et ils ne se privent pas de le rappeler, en donnant du « Les Français pensent que », « pour les Français, il est clair que », « Les Français broient du noir », « Ils ont le blues », « personne ne France ne croit plus que », etc, etc.

Mais tous ces médiateurs sont-ils certains d’avoir du pays une vision actualisée ? Ils ne discernent souvent dans les sondages que ce qui vient conforter leurs propres croyances. Quant au peuple en chair et en os, il ne le perçoivent, dans la plupart des cas, qu’à travers des discussions de taxi ou de bistrot. On ne croise pas le populo en se rendant du Flore au studio de RTL ou d’Europe 1 plus un week-end à Deauville ou La Baule.

Quoique moins consacré par les médias, Eric Dupin n’était pas, au fond mieux équipé que tous ces hommes de médias pour sentir la France. Il connaissait le monde politique par les plis et les replis des restaurants parisiens. L’univers du sondage n’avait aucun secret pour lui, mais les labyrinthes de chiffres éloignent souvent de certaines trivialités.

Pourtant, un beau matin, hasard de l’existence ou fruit d’une sagesse patiemment accumulée ou  brusquement éprouvée, ce journaliste s’est convaincu lui-même que ce pays n’était plus lisible ou qu’en tout cas il lui échappait; que les commentaires sur ce même pays sonnaient faux, et lui étaient de plus en plus étrangers; que ses propres grilles de lecture, qui brillaient par leur originalité (pince sans rire, Eric Dupin, freelance de la politique, n’hésitait pas à se vendre comme un « Alain Duhamel du pauvre »), ne fonctionnaient plus.

Bref, comme il l’explique lui-même dans l’introduction de son ouvrage, Eric Dupin est parti à la rencontre des habitants de France. Nez au vent, sans arrière-pensée, ce qui, pour qui connait son cartésianisme obtus, n’a pas dû lui être facile… « Je n’avais rien à prouver », écrit-il d’une plume nonchalante. « C’est sans doute ce qui m’a permis d’atteindre mon objectif. »

Dix-sept voyages dans la France profonde ou pas
Tout est dit. Mais tout reste à lire. Car la France que nous fait découvrir Dupin au hasard de dix-sept pérégrinations et de centaines de rencontres, n’a pas grand chose à voir avec le pays dont nous parlent les médias tous les jours.

On chercherait vainement un échantillon représentatif dans ces 380 pages aussi édifiantes qu’agréables à lire. Il n’est guère pourtant de milieu social ou de profession que n’ait croisé l’auteur. Qui, quoique aimant visiblement l’immaculée blancheur des nappes de restaurant de nos régions, ne craint pas, pour varier les plaisirs et les rencontres, de dîner dans un routier après avoir déjeuné chez un abonné du Gault et Millau. Devenu observateur par fonction (que faire d’autre quand on se promène ?), Eric Dupin en retire une leçon lumineuse : « Plus le standing d’un restaurant est élevé, et plus sa clientèle est âgée. » On ne dira jamais assez à quel point l’état – et  l’humeur – de notre pays transparaît là où se nourrit son peuple.

La politique vu par ceux qui la subissent

La force du récit ? Son humanité, et au-delà, la façon dont l’auteur parvient à nous faire toucher du doigt ce qu’est la politique de la France dans chaque secteur – l’agriculture, la métallurgie, la pêche, le service public, la grande distribution – à travers ce qu’en vivent vraiment ses habitants. Ici se juge l’Union européenne, la priorité à la sécurité proclamée par Sarkozy, la désindustrialisation du pays, la déréliction de son école ou au contraire, le dynamisme de ses élus qui ne baissent pas les bras, la niaque de ses éducateurs qui veulent sauver ce qui peut l’être encore.

L’auteur en a tiré une conclusion évocatrice : les Français seraient, ose-t-il, fatigués de modernité. Bien vu. Quiconque a traîné ses guêtres un vendredi après-midi à l’hypermarché de Pontault-Combault, en est vite persuadé. A la lecture des récits et des histoires de vie recueillies, j’en aurais plutôt déduit, pour ma part, qu’ils étaient plutôt épuisés par le marché, du moins tel qu’il s’impose aujourd’hui, partout et tout le temps. Il est vrai que le marché et la modernité constituent depuis longtemps un couple illégitime.

Du patron de PME désespéré d’avoir à lutter contre une concurrence polonaise stimulée par les subventions de l’union au postier anxieux d’être moins compétitif que son camarade allemand au moment de l’ouverture du marché européen dans la poste grand public, tous nos concitoyens se persuadent, jour après jour, que la soi-disant liberté du marché restreint chaque jour un peu plus leur liberté personnelle, celle d’aimer le travail bien fait ou le service rendu.

Les décroissants au pinacle ?
La preuve ? Les seuls Français qu’Eric Dupin a trouvés vraiment rayonnants de bonheur sont ceux qui, justement, ont pu, vertu de l’âge ou du territoire, organiser leur activité en marge du marché tout puissant, quitte à se contenter de 1000 euros pour vivre. L’auteur parcourt ainsi moulte villages revivifiés par des urbains venus y poser leur sac une fois leurs illusions perdues.

Eric Dupin est au journalisme ce que Jean-Paul Delevoye est à la politique : un révélateur qui, du coup, doit être marginalisé pour que le système continue à ignorer les vérités qu’ils dénichent. Le refrain de Guy Béart redevient terriblement à la page : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». L’ex-Médiateur pourra méditer au Conseil économique et social, maison de retraite de la vie politique. Le second devra pointer, au pire, à Pôle emploi : bien souvent, dans la France de 2011, on ne réinvente pas le journalisme dans les journaux mais au contraire en les quittant.

Philippe Cohen pour Marianne2.fr

Une réponse à “Et si les Français étaient fatigués du marché ?”

  1. La main gauche dit :

    Après la baguette de tradition, le café bio et la pomme de terre AOC, voici le journaliste pur terrain,… reste plus qu’à labelliser !… et pour les autres (Apathie, Duhamel and co), méfiez-vous du journaleux Polonais, ça vous pend au nez ! (et ça rime !)

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