Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

11 avril 2011

Arrêtons de jouer avec la planète !

Filed under: 01 - Etudes et analyses,03 - Economie — iledere @ 6:32

Les conséquences du tremblement de terre au Japon – notamment la crise nucléaire – sont un rappel inquiétant de la crise financière américaine qui a déclenché la Grande Récession. Ces deux catastrophes illustrent l’incapacité des marchés et des sociétés humaines à gérer les risques

DUBAI – Il est vrai que l’on ne peut mettre sur le même plan le tremblement de terre qui a fait plus de 25000 morts ou disparus et la crise financière à laquelle on ne peut attribuer des souffrances humaines d’un tel niveau. Mais cette dernière a de traits communs avec l’accident nucléaire de Fukushima.

Tant les experts nucléaires que les experts financiers nous assuraient que la technologie moderne avait pratiquement supprimé tout risque de catastrophe. Ils ont été démentis par les faits : non seulement les risques existaient, mais l’énormité de leurs conséquences a annulé les avantages supposés des systèmes dont ils se faisaient les hérauts.

Avant la Grande Récession, les gourous américains (du responsable de la Réserve fédérale aux titans de la finance) prétendaient avoir maîtrisé les risques. Des instruments financiers « innovants » tels que les produits dérivés et les CDS devaient permettre de distribuer les risques dans toute l’économie. Nous savons maintenant qu’ils se sont trompés et qu’ils ont trompé le reste de la société.

Des événements qui ne devaient se produire qu’une fois par siècle semblent se produire tous les 10 ans
Il s’est avéré que ces génies de la finance ne comprenaient pas la complexité des risques et encore moins les dangers des événements de très faible probabilité, mais aux conséquences dévastatrices. Des événements qui ne devaient se produire qu’une fois par siècle – voire une seule fois durant toute l’existence de l’univers – semblent se produire tous les 10 ans. Pire encore, non seulement leur fréquence, mais également les dégâts colossaux qu’ils entraînent, ont été gravement sous-estimés, à l’image des catastrophes qui se succèdent dans le nucléaire.

Les recherches en économie et en psychologie nous aident à comprendre notre incapacité à gérer ces risques. Il est difficile d’évaluer la probabilité d’événements rares, car les données expérimentales à ce sujet sont très limitées. Dans ces conditions, on n’est guère incité à remettre en question une vision rassurante de la situation. Bien au contraire, le fait de ne pas avoir à supporter les conséquences de ses propres erreurs pousse à l’aveuglement. Un système qui collectivise les pertes alors qu’il privatise les gains est condamné à ne pouvoir gérer correctement les risques.

En réalité tout le secteur financier était en proie à des problèmes liés à des facteurs externes et aux agences de notation. Ces dernières étaient poussées à noter avec indulgence les produits à hauts risques émis par les banques d’investissement qui les rémunéraient. Les organismes à l’origine de prêts hypothécaires dangereux n’avaient pas à supporter les conséquences de leurs actes et ceux qui proposaient des prêts abusifs ou ont créé et commercialisé des titres conçus pour perdre, l’ont fait de manière à échapper à des poursuites pénales ou civiles.

D’où la question suivante : d’autres événements « improbables » nous attendent-ils ? Malheureusement, la probabilité de certains des risques les plus graves auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui n’est pas négligeable. S’il est possible de limiter ces risques à moindre frais, toute mesure dans cette direction rencontre une forte opposition politique, car il y a des personnes qui bénéficient du statu quo.

Deux types de risques graves sont apparus depuis quelques années, sans que nous fassions grand chose pour les diminuer. Ainsi on peut estimer que la manière de gérer la dernière crise financière a augmenté la probabilité qu’en survienne une autre. Les banques trop grosses pour faire faillite et les marchés sur lesquels elles interviennent savent désormais que l’on viendra à leur secours si elles sont en difficulté. De ce fait elles peuvent maintenant emprunter dans des conditions avantageuses, ce qui leur donne un avantage concurrentiel fondé sur un facteur politique et non sur leur excellence. Si dans certains cas les prises de risques excessives ont diminué, les prêts abusifs et la vente hors tout contrôle d’obscurs produits dérivés se poursuivent sur le marché de gré à gré. Et les structures qui poussent à une prise de risque excessive sont pour l’essentiel toujours en place.

L’existence même de l’industrie nucléaire dépend de subventions publiques cachées
Alors que l’Allemagne a fermé ses vieilles centrales nucléaires, celles qui présentent les mêmes vices de conception que celle de Fukushima sont toujours en fonctionnement aux USA et ailleurs. L’existence même de l’industrie nucléaire dépend de subventions publiques cachées sous la forme du coût payé par la société en cas de catastrophe nucléaire et de celui de la gestion des déchets qui n’a pas encore trouvé de solution définitive. Tel est le capitalisme sans  entrave !

Il y a encore un risque, qui à l’image des deux autres est presque une certitude : le réchauffement climatique. S’il existait une autre planète vers laquelle nous pourrions déménager à moindre frais dans le cas pratiquement certain où les prévisions des scientifiques se réaliseraient, on pourrait dire que le risque mérite d’être pris. Mais cette planète de rechange n’existe pas.

Le coût de la réduction des émissions de carbone est peu de chose comparé aux risques qu’elles font courir au monde. C’est vrai même si l’on exclue l’option nucléaire (dont le coût a toujours été sous-estimé). Il est exact que les compagnies pétrolières et minières en pâtiront et que les grands pays pollueurs comme les USA devront payer un prix plus élevé que ceux qui ont un genre de vie moins extravagant.

En fin de compte à Las Vegas les joueurs perdent plus qu’ils ne gagnent. En tant que société, par l’intermédiaire de nos grandes banques et de nos centrales nucléaires nous jouons avec notre planète. Comme à Las Vegas, une poignée de privilégiés (les banquiers qui mettent notre économie en danger et les propriétaires des compagnies productrices d’énergie qui mettent notre planète en danger) tireront peut-être leur épingle du jeu. Mais dans l’ensemble, comme tous les joueurs de casino, en tant que société nous serons perdants.

Malheureusement nous continuons à ignorer cette leçon de la catastrophe japonaise… à nos risques et périls !

Joseph_E_Stiglitz
Prix Nobel d’économie
Copyright: Project Syndicate, 2011.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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