Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

30 avril 2011

Le régime syrien face à son propre peuple

Filed under: 11 - société,20 - UMP — iledere @ 12:00

Le pouvoir syrien est aujourd’hui en butte à une contestation issue de multiples secteurs de la société. Le destin de ce mouvement démocratique tient à sa capacité à mobiliser massivement la rue sur la durée, face à un pouvoir qui se présente comme le seul garant de la stabilité dans une société divisée par de nombreux clivages.

La vague de contestations de l’autoritarisme qui a débuté aux premiers jours de 2011 en Tunisie puis s’est propagée par effet d’imitation dans le monde arabe touche désormais la Syrie. Quelques manifestations réprimées à Damas d’intellectuels courageux défenseurs des droits de l’homme ont salué les révolutions tunisienne ou égyptienne, tout comme des pages Facebooktitrées « la révolution syrienne 2011 ». Elles ont laissé place mi-mars à des manifestations, sporadiques à Damas (Suq al-Hamidiyeh), puis plus massives dans des villes de province, à Deraa (où les protestations ont été initiées par l’arrestation de jeunes ayant taggué des graffitis appelant à « la chute du régime », un slogan classique des mobilisations arabes de 2011), Lattaquié et Banyas (en pays alaouite), Homs, Douma et dans les faubourgs de Damas (la capitale est un lieu beaucoup plus contrôlé par le pouvoir, de même que Alep ou Hama). La répression a été très violente (une centaine de morts à Deraa), comme l’indiquent les vidéos postées sur les sites sociaux sur Internet.

Dans un régime autoritaire comme la Syrie, et selon les modalités qui se sont diffusées dans le monde arabe début 2011 par les médias sociaux ou les images de télévision (Al-Jazirah, Al-Arabiyya), le destin de la contestation tient d’abord à sa capacité à jouer le nombre par la mobilisation massive et à occuper l’espace public par une résistance civile, une première en Syrie depuis plusieurs décennies. Mais cette contestation se heurte aux forces de sécurité et à la capacité du régime à organiser des contre-manifestations ou à mobiliser ne serait-ce que passivement sa base sociale ou ses soutiens internes.

Le régime de Bachar al-Assad peut s’appuyer sur des forces policières et surtout de multiples services de sécurité (mukhabarat) qui dessinent un appareil tentaculaire (en uniforme, en civil, sous forme d’hommes ostensiblement armés sous leurs habits civils, de forces anti-émeutes…) faisant perdurer un « mur de la peur » ou du silence, élément essentiel de l’autoritarisme : de fait, le pouvoir exige une conformité ou une « disciplinarisation » dans l’espace public. En revanche, ce qui se passe dans les cercles privés lui importe peu. Avec un bémol toutefois pour le semi-privé large que sont les réseaux sociaux et autres forums de discussion désormais très surveillés en Syrie. Les Syriens cependant, comme d’autres jeunes Arabes, ont appris à se jouer de cet appareil tentaculaire. Et l’exemple égyptien montre que la quantité (d’appareil sécuritaire) n’est pas synonyme de qualité et d’efficacité (la censure peut-être bête et contournée, le policier peu motivé…).

En cas de débordement large, comme le montrent les contestations dans d’autres pays, l’arbitrage de l’armée est essentiel, qu’elle refuse de tirer (Tunisie, Egypte) ou participe (Bahrain, Yémen), voire implose (Libye). La Syrie est un cas très différent de la Tunisie ou de l’Egypte, car l’osmose y est très forte entre l’armée et le pouvoir politique : le commandement opérationnel de l’armée est fortement pénétré par les logiques du régime (recrutement très contrôlé, appartenance alaouite, allégeance au Président…); qui plus est, l’armée régulière est redoublée de forces prétoriennes, véritable armée parallèle aussi puissante, et qui sont recrutées prioritairement dans la base sociale fondamentale du régime (certains alaouites ruraux). Le président Bachar al-Asad (ou son frère Maher) n’a peut-être pas, en revanche, le savoir-faire de son père, militaire de carrière, dans la gestion de l’armée, c’est-à-dire une connaissance méticuleuse des officiers, car lui-même a fait une carrière météorique sous les drapeaux. De plus, l’armée régulière, qui en raison de la démographie de la Syrie est majoritairement sunnite dans ses effectifs (trois commandants de division sur dix semblent originaires de Deraa, cet effet démographique étant moindre pour les forces spéciales recrutées sur une base confessionnelle), peut se fissurer en cas de répression violente contre des manifestants pacifiques. Surtout quand les vidéos prises avec des téléphones portables attestent de la violence déployée contre de simples civils.

Plus structurellement, un régime autoritaire est une pyramide d’intérêts variés et il perdure tant qu’il a une capacité à donner sens à des équilibres instables. Un système complexe de clientélisme et de cooptation assure la proximité (qui peut être de façade seulement) entre le régime et une bourgeoisie urbaine sunnite. Mais le tissu économique reste fondamentalement dominé, dans les grands projets, par les cadres du régime ou les fils de dignitaires importants lancés dans les affaires (Telecom, Internet, banques, rapports avec les investisseurs étrangers) − seule une couche d’entrepreneurs moyens et petits, en particulier d’Alep, est discrète et plus autonome par rapport au régime. Qui plus est, la privatisation des entreprises publiques a bénéficié à quelques proches du régime, assurant un pillage visible et le creusement abyssal des inégalités. Certes, la modernisation, heurtée et très partielle du fonctionnement de l’économie syrienne sous Bachar al-Assad, va de pair avec le maintien du populisme redistributeur (un égalitarisme héritage de l’idéologie socialisante du régime, le baassisme), qui assure un minimum subventionné par l’Etat à une multitude de petits fonctionnaires ou d’ouvriers d’Etat. Mais ce minimum est de plus en plus insuffisant comme le montre la montée préoccupante de la pauvreté. Il n’est pas étonnant non plus que des villes de province soient le fer de lance de la contestation, comme Deraa, ville frontalière et capitale provinciale marginalisée, avec des classes moyennes appauvries, dans une région agricole qui depuis quatre ans a souffert de la sécheresse. Le mélange de privatisation, au nom de la modernisation, et de populisme redistributeur qui assure le fonctionnement du système syrien n’apporte pas de solution aux difficultés économiques quotidiennes des citoyens. La corruption en outre est généralisée. Autant d’éléments qui alimentent la contestation autour d’une revendication générique de dignité et de liberté.

Le mode de gouvernance syrien depuis 2000, mêlant promesses de réformes souvent inachevées, statu quo bancal qui fait le jeu de l’autoritarisme en place et dureté du contrôle politique, tend dans la période récente à être pris en défaut par la nouveauté radicale que représentent les mobilisations de 2011 et leur capacité à devenir massives (le nombre de manifestants dans la rue qui brisent le « mur de la peur »), tout en restant non politiques (autour de slogans génériques comme « Dieu, la Syrie, la liberté et c’est tout », détournement du « Dieu, la Syrie, Bachar et c’est tout » propre au régime) et pacifiques − même si le régime a essayé à Deraa d’évoquer la main d’infiltrés extérieurs armés. Cela ne signifie nullement que le régime ne va pas s’accrocher au pouvoir, ou qu’il ne saura pas gérer la contestation entre répression forte et concessions cosmétiques. Mais la nouveauté est bien radicale : le pouvoir syrien se préparait, par la cooptation, la répression, l’usure par la peur, à faire face à des contestations venant de divers secteurs qu’il avait bien identifiés, prenant la forme d’opposition armée (les Frères musulmans dans les années 1980, les jihadistesdans les années 2000), de revendications communautaires (druzes en 2001, kurdes en 2004), voire de revendications politiques de secteurs bien précis (des libéraux défenseurs des droits de l’homme, la gauche, éventuellement des Islamistes…). Or, il se trouve aujourd’hui confronté à une contestation qui peut prendre une forme de mouvement social massif non sectorialisé. Dans ce cas de figure, les forces du régime deviennent ces faiblesses. Et les vieilles recettes ne font plus effet − comme des mesures populistes, un changement de Premier ministre, l’invocation du complot extérieur −, ni les promesses de « réformes », alors que la « nouvelle génération » (al-jil al-jadid) incarnée par Bachar al-Asad, et qui a amené en 2000 un élément de renouvellement par rapport aux gérontocrates qui la précédaient ou l’environnaient a déçu, car elle a conservé largement le carcan sécuritaire étouffant.

Reste à voir si la contestation conserve un aspect massif dans l’espace public (un élément décisif en Tunisie et en Egypte). D’une part, la société syrienne est active, jeune, inventive, mobilisée, mais elle est beaucoup moins pluralisée « par le bas » que dans les cas tunisien ou égyptien, c’est-à-dire autonomisée, capable d’initiatives et de contournements généralisés (par rapport aux carcans autoritaires qui verrouillent les institutions politiques par le haut, par l’appareil d’Etat), en contact avec l’extérieur − et des dizaines d’arrestations depuis mi-mars ont désorganisé toute forme de structuration même lâche des mobilisations. De plus, elle est très divisée régionalement, voire communautairement −, ce que cherchent à contrer des appels d’intellectuels « pour un pacte national » (page Facebook al-ahd al-watani) ou le slogan « wahed, wahed, Sunni wa Allawi wahed » (« unis, unis, Sunnites comme Alaouites ») dans les manifestations, ou encore entre mondes rural et urbain (sans parler de la spécificité kurde du Nord-Est, que le régime tente de détacher de la contestation par des concessions). D’autre part, le régime peut aussi jouer sur la peur de la division communautaire − certains incidents communautaires ont eu lieu à Lattaquié en mars 2011 lors de manifestations − ou au moins sur la perspective de chaos en cas de chute du pouvoir, autour de l’argument de la stabilité qu’il apporterait. Pour cela, il peut invoquer les troubles voisins au Liban après 2005 ou en Irak en guerre civile après 2006 − de fait, la Syrie abrite 500 000, voire 700 000, voire plus, réfugiés irakiens −, un argumentaire utilisé par le passé et auquel des allusions continuent d’être faites.

Le régime de Bachar al-Assad a fait face avec succès dans les années 2000, alors qu’il était encore en phase de consolidation interne, à des crises régionales graves, en particulier le voisinage délicat avec les Etats-Unis présents en Irak, son retrait forcé du Liban ; il a su « résister » (al-mouqawama) en profitant du chaos régional (un facteur qui peut revenir au Liban, dans les territoires palestiniens, la Syrie étant un important allié du Hezbollah et du Hamas). Mais la crise nouvelle due à la contestation populaire contre l’autoritarisme l’amène à devoir résister à son propre peuple.

Philippe Droz-Vincent, IEP de Toulouse et de Paris pour « Alternatives économiques« 

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