Section socialiste de l'île de Ré
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19 juillet 2011

Tapie est à l’affût d’un magot encore plus gros

Filed under: 07 - Justice,10 - Chronique de la haine ordinaire — iledere @ 8:42

Couverture du livre de GuelfiDepuis que Christine Lagarde a permis qu’un arbitrage règle son conflit avec le Crédit lyonnais, Bernard Tapie est un homme riche. Ayant perçu 403 millions d’euros de dédommagements dont près de 240 millions d’euros sont tombés, net, dans sa poche, il est même richissime. Il rêve pourtant d’amasser une fortune plus colossale encore, en mettant la main sur une partie des gigantesques dédommagements – plus d’un milliard d’euros – que l’homme d’affaires André Guelfi, en conflit judiciaire avec Total, espère obtenir de la compagnie pétrolière.

Les deux hommes, qui se sont connus en prison en 1997, ont signé un contrat au terme duquel ils sont convenus de partager les gains qu’ils pourraient empocher, l’un dans l’affaire Crédit lyonnais, l’autre dans l’affaire Total. Le secret, que Mediapart est parvenu à percer, pourrait expliquer les protections constantes dont Bernard Tapie a profité ces dernières années de la part de l’Elysée, et qui valent à la patronne du FMI une cascade de poursuites judiciaires.

Cette proximité entre Bernard Tapie et l’un des plus célèbres condamnés du procès Elf, André Guelfi, dit «Dédé-la-Sardine», est connue de longue date. Au lendemain de la sentence du 7 juillet 2008, qui avait accordé un pactole de 403 millions d’euros à l’ex-ministre de François Mitterrand, nous nous en étions fait l’écho (lire Affaire Tapie: le mystérieux contrat avec Dédé-la-Sardine). Mais à l’époque, nous n’avions pas eu connaissance des modalités du pacte que les deux hommes avaient passé.

L’origine de l’amitié entre Bernard Tapie et André Guelfi a été expliquée dans un livre autobiographique, L’Original (Robert Laffont, 1999). André Guelfi – qui a possédé dans le passé des bateaux-usines au large de la Mauritanie, ce qui lui a valu ce sobriquet de Dédé-la-Sardine – raconte qu’au printemps 1997, il est en détention provisoire à la prison de la Santé à Paris, dans le cadre de l’instruction de l’affaire Elf. Il est soupçonné d’avoir empoché 50 millions de francs de commissions sur un contrat en Ouzbékistan. Après un ultime pourvoi en cassation, rejeté le 31 janvier 2006, André Guelfi sera définitivement condamné à trois ans d’emprisonnement dont 18 mois ferme et 1,5 million d’euros d’amendes.De son côté, Bernard Tapie est lui aussi à la prison de la Santé, pris dans les turbulences judiciaires de l’affaire du match truqué de football Valenciennes-Olympique de Marseille.

Curieusement, les deux hommes, qui ont chacun contrôlé une société d’équipements sportifs – Le Coq sportif pour André Guelfi, Adidas pour Bernard Tapie –, frayent dans les mêmes milieux du sport et de l’olympisme, mais ne se sont jamais rencontrés auparavant, selon la version officielle. Emprisonnés dans des cellules voisines, André Guelfi, qui est proche de nombreux dirigeants ou chefs d’Etat de pays de l’ex-bloc soviétique et qui monnaie souvent ses services pour aider de grandes entreprises à décrocher de gros contrats sur ces marchés, et Bernard Tapie, président de l’OM, font donc connaissance et se lient l’un à l’autre.

«Dès les premiers jours de mon incarcération, raconte Dédé-la-Sardine dans son livre, il était venu frapper à la porte de ma cellule et m’avait interpellé:
– Monsieur Guelfi… ?
– « Monsieur Guelfi »? Je me dis: « Tu délires ou quoi? Qui peut bien me donner du Monsieur ici. »
– Monsieur Guelfi? C’est Bernard Tapie!
– Ah, c’est bien… Je suis content. Je veux dire, je suis content de vous entendre, pas de vous savoir là!
– Je m’en doute! Vous savez, Monsieur Guelfi, il y a trois ans, j’ai cherché à avoir un rendez-vous avec vous…
– Eh bien rassurez-vous: maintenant on va avoir le temps. J’ai un agenda assez peu chargé. On va pouvoir se voir tous les jours

La proximité entre les deux hommes n’est d’ailleurs pas qu’amicale. Elle se transforme vite en proximité d’affaires. C’est du moins la confidence que fait, longtemps plus tard, André Guelfi dans un entretien au journal Le Monde (daté 17 décembre 2005). Cet entretien qui, avec le recul, prend une forte résonance, intervient à un moment très particulier. En cette fin d’automne 2005, Bernard Tapie pense avoir de bonnes chances de gagner sa confrontation judiciaire avec le Consortium de réalisation (CDR, la structure publique de défaisance dans laquelle ont été cantonnés depuis 1995 les actifs douteux du Crédit lyonnais). Quelques semaines plus tôt, la Cour d’appel a en effet rendu son arrêt, allouant 135 millions de dédommagement à Bernard Tapie.

«Quand on s’est connu dans la merde, ça crée des liens…»
A l’époque, il n’est donc pas encore question d’arbitrage mais Bernard Tapie a néanmoins toutes les raisons d’être aux anges. Et son ami André Guelfi, quand il s’entretient avec Le Monde, l’est aussi. Voici le compte rendu qu’en fait le quotidien: «La voix est un peu moins assurée, mais le ton reste enthousiaste – surtout quand une bonne affaire se profile. Âgé de 86 ans et d’ordinaire peu enclin à louer les décisions de la justice française, André Guelfi, homme d’affaires fantasque et héros involontaire de l’affaire Elf, a accueilli la victoire judiciaire de Bernard Tapie contre le Crédit lyonnais avec jubilation. « Par amitié », bien sûr: les deux hommes d’affaires s’étaient rencontrés en prison, au printemps 1997 et comme le dit M. Guelfi, « quand on s’est connu dans la merde, ça crée des liens…« .»

Et c’est ensuite qu’André Guelfi livre une anecdote saisissante. Reprenons donc le récit qu’en livre le quotidien: «Les sentiments ne sont pas tout: ce compagnonnage forgé à la maison d’arrêt de la Santé aurait aussi pris la forme d’un pacte d’associés. Et ce contrat, s’il existe, vient de prendre de la valeur. « C’est vrai, on a un accord avec Bernard, a déclaré au Monde M. Guelfi, au cours d’un entretien téléphonique, alors qu’il se trouvait à Malte, son lieu de résidence habituel. Quand je suis sorti de taule, je lui ai dit que j’allais le mettre dans le coup pour les affaires que j’étais en train de traiter en Russie – des contrats pétroliers énormes, qui auraient été signés depuis longtemps si les dirigeants d’Elf n’avaient pas tout foutu en l’air! » Suit une bordée d’injures à l’égard des dirigeants en question, avant qu’arrive l’essentiel: « Ce qu’on s’était dit, c’est que la moitié de ce que je gagnais était pour lui, et qu’en échange, la moitié de ce qu’il récupérerait du Crédit lyonnais serait pour moi. »»

Et le quotidien poursuit son récit: «Serment de coquins, prononcé dans une cour de prison, pendant une promenade, pour entretenir une flamme chancelante? Pas si sûr. Plusieurs proches (ou anciens proches) des deux personnages ont gardé le souvenir de cette association virtuelle. Peu romantique quand il s’agit d’affaires, M. Guelfi, lui, est précis: « On a fait un petit papier, mais on a surtout donné notre parole, ce qui est beaucoup mieux! »»

Ce pacte à 50/50 entre Bernard Tapie et Dédé-la-Sardine est curieusement tombé dans l’oubli. D’abord, parce que les choses ne se sont pas déroulées comme André Guelfi semblait à l’époque l’espérer: la victoire en appel de Bernard Tapie a été mise en cause par un recours en cassation; puis l’affaire a pris un brusque virage à la mi-2007 avec la suspension du cours de la justice ordinaire et le lancement par Christine Lagarde du fameux arbitrage, que réclamait Bernard Tapie.

André Guelfi n’est d’ailleurs sans doute pas étranger à cette demande d’arbitrage. Il en connaît depuis longtemps tous les avantages. Dès 1995, il a proposé deux ans auparavant à Elf de rompre son contrat russe avec lui par ce moyen afin de bénéficier de gros dédommagements, tout en évitant l’accusation d’abus de biens sociaux. La manœuvre avait failli marcher jusqu’à ce que Philippe Jaffré découvre le pot aux roses et arrête tout. André Guelfi recevra 7 millions pour solde de tout compte mais ne cessera de continuer à vanter les immenses mérites de l’arbitrage auprès de tout le monde. Sans doute y compris auprès de Bernard Tapie.

Les mois et les années passant, tout le monde a donc oublié les confidences d’André Guelfi, qu’il a d’ailleurs très vite regretté d’avoir faites.

Quand nous avons exhumé cette histoire de «deal» entre Bernard Tapie et André Guelfi au lendemain de la sentence du 7 juillet 2008 (revoici l’article que nous y avions consacré), nous avons fait partiellement fausse route. Mediapart s’est en effet à l’époque interrogé sur le fait de savoir si Bernard Tapie avait rétrocédé la moitié du gain net qu’il avait obtenu des arbitres – à l’époque, 130 millions d’euros –, et nous nous demandions donc si André Guelfi avait finalement empoché sa part, soit 65 millions d’euros, prélevée dans la poche des contribuables. Mais à l’époque, notre enquête ne nous avait pas permis de déboucher sur des certitudes, sur la réalité du partage.

Et puis, surtout, nous ne savions pas exactement ce qu’André Guelfi avait mis dans le corbeille de l’association. En contrepartie, qu’avait-il promis à Bernard Tapie? Cherchant à le savoir, nous avions à l’époque recensé tous les indices suggérant qu’André Guelfi avait honoré sa partie du contrat en associant Bernard Tapie à certaines de ses activités ultra lucratives dans de nombreux pays de l’ex-Union soviétique.

Or, des indices, nous n’en avions trouvé que très peu. Tout juste avions-nous pu vérifier qu’André Guelfi avait bel et bien associé son ami à certains projets en Russie, comme il l’avait confié  dans un entretien à Marianne, daté du 8 mars 1999. «Quels sont vos projets ?», lui demande la journaliste Laurence Dequay.

Réponse d’André Guelfi: «Les Français m’ont tellement déçu qu’avec Bernard Tapie – que j’ai rencontré en prison – nous avons décidé d’aider la Russie à exporter ses matériels civils et militaires dans tous les pays qui ne sont pas frappés d’embargo. Je m’occupe de la commercialisation de certains avions, et Bernard Tapie de l’« occidentalisation » des appareils civils. Nous sommes devenus consultants d’une société anglaise, Superiore Venture. Je viens de rendre visite au président ukrainien Leonid Kutchma, qui m’a confié un dossier prioritaire: trouver des débouchés au célèbre industriel aéronautique Antonov

C’est grâce à l’entremise de Jean-Pierre Mattei, alors président du tribunal de commerce de Paris, qu’André Guelfi rencontrera le président ukrainien qu’il ne connaissait pas. C’est le même Jean-Pierre Mattei qui, après avoir été désigné arbitre dans des conditions rocambolesques, est censé trancher l’arbitrage entre Total et les provinces russes de Saratov et Volgograd, dans le cadre du fameux contrat russe d’André Guelfi (lire Pétrole russe: un arbitre au-dessus de tout soupcon).

« Je l’aime beaucoup ce mec, mais il a la mémoire qui flanche»
En bref, au lendemain de la sentence, nous ne connaissions que très imparfaitement la réalité de l’association conclue entre les deux amis. Mais notre enquête, dans l’intervalle, a beaucoup progressé. Et nous pouvons désormais révéler les contours de l’accord conclu entre les deux amis – dont les relations, nous allons le voir, se sont dans l’intervalle beaucoup distendues.

Entre André Guelfi et Bernard Tapie, tout se joue, de fait, à leur sortie de prison. A l’époque; André Guelfi est toujours immensément riche, mais rempli d’amertume. Attaché à la France et ne comprenant pas qu’on l’ait traîné en prison, il en veut à Elf, qui se fait à la même époque croquer par Total, estimant que la compagnie n’a pas respecté le contrat qui le liait à elle, et que Philippe Jaffré a rompu en en devenant le PDG, à la place de Loïk Le Floch-Prigent. Il rêve donc d’en découdre judiciairement avec Total, et rêve déjà d’empocher un inimaginable pactole de plusieurs milliards de dollars.

De son côté, Bernard Tapie est à l’époque au fond du trou. Mis en faillite, mis au ban de la politique, mis au ban du sport, il n’a plus le sou, plus beaucoup d’amis, et un seul espoir, celui de gagner le procès qu’il a intenté au Crédit lyonnais, à la suite de la vente à laquelle la banque a procédé en 1994 pour son compte du groupe de sports Adidas. Convaincu que la banque a manqué de loyauté à son égard, notamment en se portant contrepartie lors de la cession, il est persuadé de pouvoir faire rendre gorge à l’établissement, et, lui aussi, de toucher un pactole, même s’il est moins spectaculaire.

C’est donc l’un de leurs proches qui leur souffle l’idée: mais alors, pourquoi ne vous associez-vous pas? Aussitôt dit, aussitôt fait: les deux amis créent une société en participation à 50/50, dans laquelle chacun amène un actif potentiel, et un seul: le fruit de son éventuelle victoire judiciaire contre le Crédit lyonnais, et désormais contre le CDR, dans le cas de Bernard Tapie; et le fruit de son éventuelle victoire judiciaire face à Total, dans le cas d’André Guelfi.

Avec le recul, Bernard Tapie en a perdu le souvenir. Interrogé par Mediapart, il nie tout contrat de ce type avec André Guelfi. « Ce mec, je l’admire beaucoup », nous a-t-il déclaré. Selon lui, André Guelfi l’a bien « associé à  un projet, mais cela a été le seul: un projet dans l’aviation, un projet de remotorisation des Tupolev ». Mais Bernard Tapie l’assure: « J’étais à l’époque en liquidation, et tout projet m’était interdit, sans l’accord du syndic. » Ce litige entre André Guelfi et l’ex-compagnie Total, il admet donc l’avoir suivi, mais de loin. « Jaffré s’est d’ailleurs conduit comme un con. Je comprends, il a voulu faire le ménage, mais l’affaire sur laquelle était Guelfi était bonne pour Elf, bonne pour l’URSS, bonne pour tout le monde… », lâche-t-il. Mais il s’empresse d’ajouter: « Mais cette affaire Total, j’y suis pour que dalle. Il n’a jamais été question que l’on partage nos procès. Même si je l’avais voulu, ce qui n’est pas le cas, cela m’aurait été juridiquement impossible. » Et d’ajouter au sujet de Total: « Je vous donne ma parole d’honneur que l’affaire ne m’a jamais intéressé et ne m’intéressera jamais… » Preuve ultime selon lui qu’il ne nourrit aucun sentiment ni projet hostile à l’encontre de Total, Bernard Tapie fait valoir que son très proche ami Jean-Louis Borloo est lui-même un proche de Christophe de Margerie, le patron de Total.

Alors pourquoi André Guelfi a-t-il dit le contraire en 2005 au Monde et révélé ce pacte? « Oui, je l’aime beaucoup ce mec, mais c’est cela, son problème: il n’est pas à une erreur près. Il a la mémoire qui flanche », rétorque Bernard Tapie. Tout juste l’un des proches de ce dernier admet-il qu’André Guelfi a peut-être prêté de l’argent à Bernard Tapie à sa sortie de prison, sous la forme d’un versement de salaire, mais que cela ne dépasse guère 1 million à 1,5 million d’euros. « Non, c’est une société britannique qui m’a versé un salaire », rectifie Bernard Tapie, sans plus de précision.

Malgré ces dénégations, la conclusion de ce pacte ne fait pourtant aucun doute: Mediapart en a recueilli de nombreux indices. D’abord, des témoins, que nous avons approchés, ont assisté à la conclusion du pacte. Ensuite, la création de cette société en participation à 50/50 a donné lieu, environ dix-huit mois après, à l’élaboration d’un nouveau contrat rédigé par un avocat fiscaliste. Ce pacte beaucoup plus élaboré a été mis au point, selon des informations concordantes, par Me Eric Duret, qui travaille aujourd’hui au Canada mais qui a été jusqu’en 1988 l’associé de Me Maurice Lantourne, l’avocat historique de Bernard Tapie – lequel Maurice Lantourne a aussi été, dans le passé, le conseil de Loïk Le Floch-Prigent, le patron déchu de la compagnie Elf.C’est d’ailleurs ce qu’il y a de très frappant dans cette histoire: la jonction des deux affaires du Crédit lyonnais et de Total est visiblement tout le contraire d’une coïncidence, due à la rencontre fortuite entre Bernard Tapie et d’André Guelfi; c’est en réalité une histoire longue, où les mêmes acteurs interviennent dans les deux histoires.

La discrète mission de Francis Louvard
Mais surtout, la sentence favorable à Bernard Tapie, le 7 juillet 2008, a suscité des tensions entre ce dernier et André Guelfi, dont Mediapart a eu connaissance. Voyant que Bernard Tapie avait perçu le pactole qu’il espérait du CDR, même si c’est par un cheminement juridique improbable, André Guelfi a donc voulu exiger le respect du pacte qui avait été conclu et a sommé Bernard Tapie d’honorer ses engagements. De façon inattendue, il a d’abord approché, selon nos informations, l’avocat William Bourdon, spécialisé dans des affaires comme les biens mal acquis, pour défendre sa cause comme un simple contrat commercial. Mais l’affaire n’a pas été au-delà du préambule des discussions. Pour y parvenir, il a donc enrôlé un émissaire, nommé Francis Louvard. Ancien avocat à Paris – il a notamment travaillé dans le cabinet dirigé par un avocat connu dans les milieux d’affaires, Me Georges Berlioz, il n’a visiblement plus d’activité en France et interviendrait de l’étranger (on consultera ici, page 16, sa biographie que nous avons trouvée en annexe d’un document financier établi par un fonds établi au Luxembourg).Un proche de Bernard Tapie admet connaître la mission dont cet énigmatique Francis Louvard a été chargé mais assure que ce dernier ne s’est pas encore manifesté. « Je ne suis redevable d’aucune créance auprès de qui que ce soit. Mais si c’était le cas, c’est simple, il suffit d’engager une procédure devant le tribunal de commerce », tranche Bernard Tapie.

La raison de ce litige récent est, en vérité, assez simple à comprendre. Bernard Tapie n’a en effet aucune envie de rétrocéder la moitié de la sentence qu’il vient d’empocher, au prix d’une si longue procédure judiciaire et d’interminables controverses. Mais malgré tout, quoiqu’il prétende le contraire, il a de bonnes raisons de suivre de très près l’évolution de la bataille judiciaire engagée par son ex-ami, devenu rival, André Guelfi. Car, comme Mediapart vient récemment de le raconter (lire Total et le pétrole russe: Dédé-la-Sardine veut son milliard), la confrontation judiciaire porte sur des enjeux financiers autrement plus considérables que ceux du Crédit lyonnais – il en va de milliards et de milliards de dollars. Et si, face aux tribunaux français, André Guelfi, associé au Comité olympique russe (défendu par Me Olivier Pardo, un proche de l’avocat de Bernard Tapie) est en mauvaise posture, il n’en va pas de même dans le cas de l’arbitrage – tiens encore un! – qui a été lancé par les provinces russes de Saratov et Volgograd, représentées aussi par Olivier Pardo contre Total (lire Total menacé par un arbitrage à 170 milliards d’euros). Après avoir estimé leur préjudice à 170 milliards d’euros, celles-ci ont revu leurs prétentions à la baisse et ne réclament plus que 21 milliards. Et nul ne doute que si elles obtiennent, même partiellement, gain de cause, André Guelfi recevra sa part.

La somme est incertaine. Mais ce serait beaucoup plus, dans tous les cas de figure, que ce que Bernard Tapie a empoché face au Crédit lyonnais puis au CDR.

Du coup, les quelques rares spécialistes qui sont dans la confidence sont persuadés que Bernard Tapie a mis au point une stratégie des plus simples: ne pas honorer sa partie du pacte passé avec André Guelfi; mais tout en cherchant à ne pas se fâcher trop ouvertement avec lui, pour ne pas insulter l’avenir, dans l’hypothèse où son ancien allié gagnerait son procès. Au sein de Total, certains dirigeants du groupe en sont d’ailleurs convaincus: derrière André Guelfi, qui a 92 ans et qui est pressé, il y a l’ombre de Bernard Tapie, qui a le temps pour lui.

Et c’est pour cela que ce pacte secret fournit sans doute une importante clef d’explication de l’appui constant que Nicolas Sarkozy et certains de ses proches ont apporté à Bernard Tapie.

Cet appui, on en connaît les manifestations les plus spectaculaires. Alors que l’Etat était en position judiciairement favorable face à Bernard Tapie en 2006, au lendemain d’un arrêt de la Cour de cassation, Christine Lagarde, à la demande de l’Elysée, a donné des instructions écrites pour que le cours de la justice de la République soit interrompu et qu’un arbitrage – sans doute illégal – soit enclenché. Puis, elle a donné de nouvelles instructions pour qu’un recours ne soit pas introduit contre la sentence, alors que des avocats consultés par l’Etat le recommandaient. Puis encore, après qu’on eut découvert qu’un arbitre avait manqué à ses obligations de « révélations étendues », elle n’a pas fait jouer ce motif de récusation. En bref, comme l’a relevé le procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, elle a, du début jusqu’à la fin de l’affaire, « fait obstacle à la loi ». Ce qui lui vaut les ennuis judiciaires que l’on sait.

Copé, Hortefeux, Tapie et Guelfi font la fête
Mais dans son article récent sur les derniers rebondissements de l’affaire Total-Guelfi (le revoici), Mediapart relevait, en parallèle, une étonnante indifférence de la puissance publique française. Le plus étrange dans cette affaire embrouillée, expliquait-elle, est le silence des autorités françaises face à la menace qui pèse sur Total. Tout cela relève du droit privé, dira-t-on. Pourtant, lors de différends bien moins importants entre un grand groupe français et des autorités ou des groupes étrangers, les services diplomatiques sont mobilisés à tous les niveaux.

Cette fois, tous font le mort. Personne, semble-t-il, n’a cherché à se renseigner auprès du gouvernement russe pour connaître son analyse du dossier, pour savoir qu’elles étaient les intentions des provinces de Volgograd et Saratov, ou ne serait-ce que cherché à savoir s’il s’agissait bien de leurs représentants réels. Personne, ajoutait ma consœur, n’a indiqué la position de l’État français. Comme s’il était urgent de laisser l’arbitrage, même monté dans des conditions contestables, suivre son cours.

En bref, les deux affaires ont plus que des ressemblances ou des jonctions. Du début jusqu’à la fin, elles se mêlent et s’entremêlent sans cesse. Et les réseaux d’amitiés, qui remontent jusqu’au sommet de l’Etat, sont encore une fois exactement identiques. C’est Le Canard enchaîné (daté du 30 juillet 2008), quelques semaines après la sentence, qui en avait apporté la plus symbolique des illustrations, en racontant cette scène inattendue.

Sous le titre «Réveillon prémonitoire», l’hebdomadaire racontait:
«Les dirigeants du restaurant Miramar et de l’hôtel Dorint Atlantic Palace, à Agadir, au Maroc – cinq étoiles, thalasso, spa, etc. – n’ont guère été surpris par le dernier épisode de l’affaire Tapie. Pendant une semaine, lors des fêtes de la fin de l’année 2006, quatre de leurs clients en parlaient très fort (et même trop fort!) lorsqu’ils dînaient ensemble au restaurant Miramar. Cette joyeuse bande se composait de Bernard Tapie, de Jean-François Copé, futur président du groupe UMP à l’Assemblée nationale (et désormais secrétaire général de l’UMP), de Brice Hortefeux, homme de confiance de Sarkozy et futur ministre de l’immigration (il a ensuite été ministre de l’intérieur, avant de devenir conseiller spécial à l’Elysée). Sans oublier André Guelfi, alias « Dédé-la-Sardine », l’un des héros de l’affaire Elf. Déjà à cette époque, Nanard qui était en train de se découvrir une passion pour Sarko, expliquait à qui voulait l’entendre qu’il souhaitait un arbitrage. Il a quand même fallu l’élection de Sarko et dix-sept mois d’attente pour que Nanard reçoive enfin son cadeau de Noël.»

Mediapart avait à l’époque interrogé les différentes personnalités qui figurent dans ce récit. Jean-François Copé, lui, assure qu’il se trouvait bien avec son épouse à cette époque à Agadir, mais que c’était «pur hasard» si les autres convives s’y trouvaient aussi. Il nous a dit aussi qu’il avait peut-être pris «un café avec eux», mais sans André Guelfi. «De ma vie, je ne l’ai jamais rencontré», nous a assuré Jean-François Copé. De son côté, Brice Hortefeux nous a juré ses grands dieux qu’il n’était pas venu à Agadir fin 2006 mais plutôt fin 2004 ou fin 2005. Et il nous a aussi dit que la véritable histoire était celle-ci: venu en vacances avec son ami Jean-François Copé, il aurait croisé effectivement dans le même hôtel Bernard Tapie, mais «par une pure coïncidence»; et si André Guelfi était peut-être là, c’était encore plus fortuit, puisqu’il résidait dans un autre hôtel. Sans être très catégorique, Brice Hortefeux nous a par ailleurs dit qu’il n’avait pas vraiment le souvenir d’un dîner en présence de Dédé-la-Sardine.

 

L’avocat de Bernard Tapie, Maurice Lantourne, a aussi accepté de nous répondre. Pour nous dire qu’il était lui-même présent sur les lieux, à Agadir, et qu’il pouvait témoigner que tout cela n’était effectivement que pure coïncidence: les personnalités citées étaient bien toutes présentes, y compris André Guelfi, mais pas ensemble. Un simple hasard, donc, comme il en arrive si souvent dans les grands hôtels du Maroc ou de Tunisie, qui accueillent périodiquement des têtes connues de la vie politique française ou de la vie des affaires. Élémentaire! Ce n’est pas parce que l’on se retrouve au bord de la piscine d’un palace que l’on fait des affaires ensemble, n’est-ce pas?

La vérité, pourtant, c’est que le hasard a sans doute bon dos. Car en réalité, certains des vacanciers d’Agadir sont des amis très proches. André Guelfi est en effet très lié, comme on vient de le voir, à Bernard Tapie. Et Brice Hortefeux, lui-même, est un intime de Bernard Tapie depuis près de 15 ans et connaît de longue date André Guelfi, qui a longtemps été très proche du RPR, notamment dans les Hauts-de-Seine.

Cette très forte proximité de Brice Hortefeux avec Bernard Tapie et André Guelfi est-elle donc la clef de l’énigme de l’affaire dans laquelle Christine Lagarde a été happée? Sans doute n’est-ce pas la seule explication car l’appartenance de la plupart de ces acteurs à la même obédience maçonnique, la Grande loge nationale de France (GLNF), a sûrement aussi beaucoup pesé. Mais ces liens d’amitié ont fait le reste. Sachant que Bernard Tapie avait cette option sur une possible victoire judiciaire d’André Guelfi face à Total, les plus hautes autorités de l’Etat ont-elles donc poussé à la roue, au travers de l’arbitrage engageant le CDR, pour que Bernard Tapie honore sa partie du contrat? Et si c’est le cas, dans quel but?

L’histoire, en tout cas, commence à livrer ses secrets. C’est l’histoire d’un pacte d’enrichissement mutuel…

Par Laurent Mauduit pour « Mediapart »

Une réponse à “Tapie est à l’affût d’un magot encore plus gros”

  1. Matt dit :

    Une très intéressante lecture !

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