Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

26 octobre 2011

Le pétrole libyen de main en main

Filed under: 01 - Etudes et analyses — iledere @ 6:30

A travers l’histoire du pétrole apparaissent les batailles menées pour le contrôle de cette ressource stratégique et la manière dont les compagnies occidentales se sont forgé un fief en Libye. Bien avant l’intervention.

A priori, c’est inexplicable. Ses rares partenaires le tenaient pour imprévisible, incohérent et capricieux. En 1986, le président américain Ronald Reagan l’avait traité de « chien fou du Proche-Orient (1) », avant d’envoyer la VIe flotte bombarder la Libye et de lui imposer un embargo pétrolier sévère. L’homme faisait alors figure de paria… Pourtant, le colonel Mouammar Kadhafi a réussi, vingt ans après, à ramener son pays dans le peloton de tête des exportateurs de pétrole brut, grâce, entre autres, aux grandes compagnies pétrolières américaines. Comment une telle prouesse a-t-elle été possible ?

Sans doute « Kadhafi le pétrolier » aura-t-il fait montre d’un esprit plus rationnel dans la conduite des affaires du secteur que dans ses autres initiatives politiques, intérieures ou extérieures — peut-être parce qu’il s’en est moins mêlé. Sans doute, aussi, les pétroliers du monde entier ont-ils appris à vivre — et à gagner de l’argent, beaucoup d’argent — dans l’environnement libyen, particulièrement instable sinon hostile. Mais tout de même.

Le paradoxe vient de loin. En 1951, la Libye, longtemps appelée « royaume du vide », accède à l’indépendance dans le plus complet dénuement. Elle est le fruit de l’union anachronique entre un impérialisme britannique déclinant et une confrérie musulmane saharienne, les Senousis (dont le roi est issu). Sa seule exportation ? La ferraille ramassée sur les champs de bataille de la seconde guerre mondiale.

Les travaux de géologues italiens réalisés dans les années 1930 — et poursuivis par des experts de l’armée américaine — suggèrent la présence de pétrole dans le sous-sol du vaste pays (un million sept cent mille kilomètres carrés). La loi pétrolière, adoptée en 1955, marque une rupture avec la règle d’un concessionnaire unique par pays jusque-là en vigueur au Proche-Orient : l’Anglo-Iranian en Iran, l’Aramco en Arabie saoudite ou l’Irak Petroleum Company en Irak (2). Au contraire, en Libye, les concessions sont limitées dans le temps (cinq ans) et dans l’espace. Quand le pétrole jaillit, le choix s’avère judicieux.

L’exploration démarre en trombe avec une dizaine de compagnies. Six ans après, en 1961, Exxon inaugure le terminal de Marsa el-Brega : une première cargaison est embarquée. En moins de cinq ans, la production dépasse le million de barils/jour, du jamais-vu. Dix-neuf compagnies, dont Exxon, Shell, BP et ENI, opèrent en 1962, trente-neuf en 1968. Un nouveau modèle pétrolier est né, qui s’imposera peu à peu dans le reste du monde.

Le « cheikh rouge » joue les compagnies les unes contre les autres
Dès son arrivée au pouvoir — à la suite d’un coup d’Etat, le 1er septembre 1969 —, le colonel Kadhafi prend l’initiative. Il entend décrocher un prix plus élevé pour le brut libyen. Conseillé par le premier ministre saoudien du pétrole, Abdallah Tariki, dit « le cheikh rouge » — renvoyé par le roi Fayçal (1964-1975) pour son audace —, il joue les compagnies les unes contre les autres, opposant d’abord la plus grande, Esso, à un petit indépendant, Occidental, et réduisant autoritairement de moitié leur production journalière afin d’arracher une hausse des revenus pour le Trésor. La première peut remplacer le brut local par sa production dans d’autres pays. Le second, qui ne possède rien hors de Libye, est le maillon faible, d’autant que les majors, les sept plus grandes compagnies du monde (3), refusent de lui céder un seul baril. « Il a tous ses œufs dans le même panier », ricanent les négociateurs libyens (4). La société signe sa reddition. Le canal de Suez étant fermé, le Cartel (5) capitule en septembre 1970 ; prix et impôts augmentent de 20 % d’un coup.

La preuve est faite aux yeux des autres pays exportateurs : il vaut mieux avoir affaire à plusieurs opérateurs qu’à un seul et il est sage d’équilibrer la présence de grandes compagnies internationales par celle d’autres sociétés, plus modestes, sans ressources alternatives. Les indépendants et les sociétés d’Etat européennes font leur percée sur la scène pétrolière mondiale.

M. Kadhafi et son Conseil de commandement de la révolution, en bons disciples du président égyptien Gamal Abdel Nasser, sont bien décidés à récupérer les richesses nationales. Mais ils ont aussi médité plusieurs expériences malheureuses : celle du premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, chassé du pouvoir par la Central Intelligence Agency en 1953 pour avoir osé s’attaquer à l’Anglo-Iranian ; celle, aussi, du colonel algérien Houari Boumediene, qui, après avoir nationalisé les gisements des compagnies françaises en 1971, a dû faire face à un embargo onéreux.

Là encore, Tripoli fait du sur-mesure. En décembre 1971, les soldats iraniens du chah ont occupé les îles d’Abou Moussa, de la Grande et de la Petite Tomb, dans le Golfe, à la veille de l’évacuation de la région par les troupes britanniques. Pour punir le Royaume-Uni d’avoir laissé occuper ces territoires, le gouvernement libyen nationalise British Petroleum (BP). Le prétexte est ténu mais l’enjeu de taille : BP détient la majorité du gisement de Sarir, le plus important du pays. Après une querelle juridique tumultueuse, un accord est conclu : la Libye reprend le contrôle de l’ensemble du gisement…

En quelques années, le revenu du pays est multiplié par cinq

A chaque épreuve de force, le scénario est le même. Les techniciens étrangers endurent brimades et harcèlements, le travail ralentit sur les plates-formes et la productivité en prend un coup. Dégoûtés, Gulf, Philips, Amoco, Texaco, Socal et d’autres abandonnent tour à tour leurs gisements (et quittent le pays). La société publique, la Libyan National Oil Company (LNOC), formée à l’école américaine, reprend l’exploitation sans trop de difficultés. En dix ans, le revenu du pays est multiplié par cinq, pour atteindre 10 000 dollars par tête en 1979.

Les difficultés vont venir du côté politique. En décembre 1979, les Etats-Unis publient leur première liste des Etats qui soutiennent le terrorisme. La Libye y figure en bonne place, notamment pour son aide à des mouvements palestiniens radicaux. Peu après, Washington ferme son ambassade à Tripoli, puis interdit aux ressortissants américains d’acheter du brut libyen. Enfin, en juin 1986, c’est tout le commerce avec la Jamahiriyya (néologisme créé à partir de deux mots arabes signifiant « république » et « masses populaires ») qui est déclaré hors la loi.

L’attentat contre un Boeing 747 de la PanAm au-dessus de Lockerbie, le 21 décembre 1988, puis celui contre un DC10 de la compagnie française UTA, le 19 septembre 1989, débouchent sur des sanctions internationales qui vont affecter l’industrie pétrolière libyenne. Celles-ci s’ajoutent à d’autres embarras, comme la baisse des cours mondiaux du brut, le poids de chantiers pharaoniques ou la désorganisation de l’économie nationale à la suite de l’application des recommandations du Livre vert — un long et abscons tract anarcho-collectiviste commis par le Guide de la révolution, qui rêve à une « troisième voie universelle », à mi-chemin entre le capitalisme et le marxisme.

Si la LNOC trouve sans difficulté de nouveaux marchés en Europe, en Turquie et au Brésil pour remplacer les débouchés perdus outre-Atlantique, l’embargo torpille ses plans de développement dans l’exploration, la pétrochimie et le gaz naturel. Faute de pouvoir attirer les capitaux occidentaux, la technologie, le savoir-faire et les équipements made in America, les grands projets sont à l’arrêt. Des réseaux se mettent bien en place pour contourner l’embargo via la Tunisie et l’Egypte, mais il faut payer au prix fort des aigrefins bien placés qui se recrutent sur les deux rives de la Méditerranée. Le moindre boulon revient cinq à six fois plus cher qu’avant 1986. Les gisements vieillissent et il devient impératif de relancer l’exploration si l’on veut éviter un effondrement de la production.

La période 1992-1999 est particulièrement douloureuse. La croissance de l’économie s’effondre (+ 0,8 % par an) et le revenu par tête baisse de 20 %. Le mécontentement gronde, des révoltes éclatent, notamment en Cyrénaïque, et les tentatives de renversement du régime se multiplient. Il est temps pour le colonel Kadhafi de mettre les pouces. Toute honte bue, il livre aux autorités britanniques ses propres agents accusés dans l’attentat de Lockerbie, indemnise grassement leurs deux cent soixante-dix victimes (un peu moins les cent soixante-dix victimes du DC10 d’UTA). Après le 11 septembre 2001, Tripoli se range derrière Washington parmi les partisans d’un antiterrorisme islamique sans nuance. Enfin, en 2003, quelques jours après l’entrée des blindés américains dans Bagdad, M. Kadhafi renonce publiquement à doter son pays de l’arme nucléaire.

Priorité a été accordée aux pétroliers d’outre-Atlantique
Le 13 novembre 2003, les dernières sanctions internationales sont levées et la route est libre pour la relance pétrolière. M. Kadhafi rêve de doubler rapidement la production pour la porter à plus de trois millions de barils/jour, ce qui ferait de la Libye l’égale de l’Iran et un membre influent de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le cartel qui oriente les prix de l’or noir. En août 2004, la LNOC met aux enchères quinze permis de prospection. C’est la ruée.

Cent vingt compagnies manifestent leur intérêt, dont plusieurs géants américains et britanniques qui avaient quitté la Libye en 1986 sans jamais avoir été nationalisés. Onze des quinze « blocs » sont attribués à des américains (Occidental, Amerada Hess, ChevronTexaco). Clairement, la priorité du pouvoir est d’associer une nouvelle fois les pétroliers d’outre-Atlantique à son industrie, au détriment des sociétés européennes comme Total qui, pourtant, l’avaient soutenu pendant la période des sanctions (6). De leur côté, les pétroliers internationaux trépignent d’impatience, même si les conditions imposées sont sévères — 133 millions de dollars à verser à la signature, un minimum de 300 millions de dépenses d’exploration — et le rendement modeste. Selon les milieux professionnels, il leur restera au mieux 38,9 % de la production, mais plus sûrement à peine 10,8 %.

D’où vient cette fascination réciproque et durable entre les compagnies, des plus petites aux plus grandes, et un pays aussi difficile pour elles que la Libye ? Certes, son brut est d’excellente qualité et ses gisements sont proches des centres de raffinage européens, parmi les plus importants du monde. Actuellement, le pétrole libyen représente environ 15 % de la consommation de la France et moins de 10 % de celle de l’Union européenne.

Mais, surtout, le rapport de forces a été bouleversé en un demi-siècle. En 1960, les majors, en majorité anglo-saxonnes, contrôlaient la plus grande partie de la production des pays non communistes. Aujourd’hui, les sociétés nationales des pays producteurs les ont remplacées (7). Désormais propriétaires du sous-sol, elles en contrôlent l’accès, même si elles ont toujours besoin des compagnies internationales pour un moment essentiel de l’activité pétrolière : l’exploration, la prospection de nouveaux gisements.

Chercher du pétrole est risqué, coûte très cher, exige donc des capitaux énormes, mais aussi un savoir-faire technologique de pointe. Les sociétés nationales ne disposent ni des uns ni de l’autre. L’argent qu’elles gagnent est dépensé pour l’essentiel ailleurs que dans l’industrie pétrolière nationale (la famille Kadhafi — six fils et une fille — prend plus que sa part) et leur zone d’activité propre ne dépasse pas leurs frontières. Au-delà des expulsions, des révolutions et des nationalisations, les retrouvailles des unes et des autres sont donc inévitables, avec ou sans M. Kadhafi.

Jean-Pierre Séréni Journaliste.Pour le « monde diplomatique »

(1) CNN, 21 avril 1986.

(2) Cf. Ruth First, Libya : The Elusive Revolution, Penguin Books, Londres, 1974 , page 187.

(3) Les « sept sœurs », appelées aussi les majors, sont les quatre sociétés américaines présentes en Arabie saoudite dans l’Aramco (Exxon, Mobil, Chevron et Texaco), plus l’américaine Gulf et les britanniques Shell et BP.

(4) Daniel Yergin, The Prize : The Epic Quest for Oil, Money and Power, Simon & Schuster, New York, 1991.

(5) Créé entre 1929 et 1932 pour geler les parts du marché mondial dans la production de brut et la distribution des produits pétroliers, le Cartel a été établi par Standard Oil (Exxon), Shell, Anglo-Iranian (devenu BP), Socony (Mobil), Gulf, Atlantic et Sinclair. Il a permis de geler les prix du brut jusqu’au début des années 1970.

(6) Cf. Dirk Vandewalle, A History of Modern Libya, Cambridge University Press, 2006.

(7) Lire « Les Etats s’emparent de l’arme pétrolière », Le Monde diplomatique, mars 2007.

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