Section socialiste de l'île de Ré
Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. Jean Jaures – Psiledere@aol.com

7 août 2011

L’Etat sauve l’Ordre des infirmiers de la déroute financière

Filed under: 08 - Santé-Services publics — iledere @ 6:30

Manifestation d'infirmières en anesthésie pour de meilleurs conditions de travail à l'hôpital en mai 2010 (P. Wojazer/Reuters)Un accord obtenu avec la Bred sauve l’organisme créé à l’initiative de Xavier Bertrand, et rejeté par une partie de la profession.

C’est l’histoire d’une prévisible descente aux enfers et d’un incompréhensible sauvetage in extremis. L’Ordre des infirmiers, boycotté par une large majorité de la profession, allait se déclarer en cessation de paiement au 29 juillet. Quand sa banque lui a soudain accordé un répit… politique ?

Créé en 2006 par Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé, cette instance corporatiste devait faire régner l’ordre dans une profession éclatée entre une minorité de libéraux et une majorité de salariés, de très nombreux syndicats, de nombreux exercices sans diplôme, une concurrence étrangère…

Imposé par la loi après un vote contesté, l’Ordre a d’emblée suscité une fronde dans la profession, qui compte près de 500 000 personnes.

Doté du pouvoir de faire la justice et capable de retirer le droit d’exercer, l’Ordre a été vu par beaucoup comme une institution rétrograde et inutile. Le caractère obligatoire de l’inscription au tableau de l’Ordre a froissé, le prix de la cotisation (75 euros) aussi.

Faisant fi de cette impopularité, l’Ordre s’est lancé en 2009 avec un budget faramineux de 38 millions d’euros annuels, a mis en place un mastodonte administratif, avec des antennes régionales et départementales, des cadres à Paris payés 7 000 euros bruts…

La présidente, Dominique Leboeuf a même passé commande d’un travail sur l’identité visuelle de l’Ordre à son propre frère – un contrat à 20 000 euros.

Malgré le risque de sanction, une majorité d’infirmiers a choisi la désobéissance : seuls quelque 100 000 d’entre eux sont inscrits au tableau, et moins de 60 000 sont à jour de cotisation.

Nora Berra : « Il faudra envisager une adhésion facultative »

Mois après mois, le budget prévu était dépensé, mais les recettes ne rentraient pas. Quand il est devenu évident que l’Ordre allait dans le mur, début 2011, les politiques ont commencé à mettre leur nez dans ses affaires. A la demande du ministre de la Santé, Xavier Bertrand, la cotisation est abaissée en mars à 30 euros pour les salariés (mais 150 euros sont demandés aux sociétés d’infirmières).

Puis la secrétaire d’Etat à la Santé, Nora Berra, menace :

« Si l’ordre ne parvient pas à convaincre les professionnels, il faudra envisager une adhésion facultative pour tous les infirmiers. »

L’Ordre semble lâché alors par ceux-là même qui avaient voulu sa naissance… mais sera finalement sauvé in extremis, grâce au bon vouloir de sa banque, la Bred, qui lui a octroyé une ligne de crédit de près de 8 millions d’euros.

Changement de position de la banque en un week-end
Début juillet, la présidente, acculée, démissionne, et David Vasseur, l’un de ses vice-présidents qui assure l’intérim, se demande comment il va réussir à payer les salaires des quelque 140 salariés fin juillet.

Le 21 juillet, Xavier Bertrand écrit directement à François Pérol, le président du directoire des Banques populaires – Caisse d’Epargne, maison mère de la Bred. « Un ministre qui s’adresse à une société privée pour lui demander de sauver une autre société privée… c’est troublant », commente Thomas Duvernoy, rédacteur en chef du site Actusoins.

D’autant que, « coup de théâtre », la demande fonctionne : durant le week-end, la banque change de position et accepte le plan de restructuration de l’Ordre.

Est-ce que le fax de démission de David Vasseur, envoyé le vendredi au président de la République, a eu une influence ? François Pérol, proche de Sarkozy et patron du groupe dont fait partie la Bred, a-t-il accédé à une demande politique ? Interrogée, la banque invoque le « secret bancaire » et refuse de s’exprimer sur les dossiers de son client.

« En septembre, ce sera quitte ou double »

Téléchargez le documentSeul David Vasseur, qui n’aura passé que trois semaines à la tête de l’institution, a livré sa version à Rue89 :

« J’ai écrit à Sarkozy car je pensais que c’était à l’Etat de liquider l’ordre, mais il ne m’a pas appelé. Bizarrement, le lendemain, je vois que mon successeur a eu un entretien téléphonique avec la banque et obtenu un sursis jusqu’en septembre. »

Le plan de restructuration, qui consiste à amputer l’Ordre des deux tiers de son personnel et des quatre cinquièmes de ses structures locales, a soudain paru crédible à la Bred… qui l’avait pourtant sous les yeux depuis un moment.

« En septembre, ce sera quitte ou double », remarque David Vasseur. Lui juge « réaliste » que l’Ordre engrange 50% d’adhérents en trois ou quatre ans, sauf si « la profession refuse de prendre son indépendance, et ce sera la seule en Europe ».

Le jugement peut sembler incongru, alors que l’indépendance vis-à-vis du politique a justement fait défaut à l’Ordre et que ce sauvetage l’a discrédité encore plus aux yeux de nombre d’infirmiers.

Pour l’observateur qu’est le rédacteur en chef d’Actusoins, la partie est loin d’être gagnée :

« L’Ordre s’est aliéné un nombre incroyable d’infirmiers, y compris ceux qui y étaient favorables au départ. Et son budget de survie ne lui permettra même pas de prouver son utilité. Le déficit de confiance est phénoménal. »

Pressions sur les « contre-Ordistes »
Alors, pour faire rentrer les cotisations, l’Ordre peut toujours continuer ses pressions et conditionner l’obtention d’un travail à ce paiement, ce qui se produit déjà auprès des jeunes diplômés et dans certaines régions…

« Même si on est hors la loi, on refusera d’adhérer quel que soit le prix », dit un responsable du syndicat anti-Ordre Résilience. Localement, certaines situations peuvent devenir dramatique. Comme Claude, libérale dans le Rhône, qui va cesser son activité, « cassée » :

« Je suis la contre-Ordiste de mon patelin, alors on me fait une mauvaise pub, et je perds mes patients ! Une collègue a porté plainte contre moi pour détournement de “patientèle”, j’ai été traitée de criminelle pendant plus d’une heure alors que je n’avais jamais eu de problème avant. On vous dit que vous êtes incompétente car vous êtes pas inscrite à l’Ordre ! »

Le syndicat Résilience conseille à la Bred de ne plus financer à perte l’Ordre, et demande au gouvernement son abrogation.

Par Sophie Verney-Caillat pour Rue89

Photo : manifestation d’infirmières en anesthésie pour de meilleurs conditions de travail à l’hôpital en mai 2010 (P. Wojazer/Reuters)

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